mardi 20 janvier 2026

Le Pont Saint Nicolas de Campagnac

 


Marbacum2021—dessin d’Antoine Jourdan 1860--

Le pont St Nicolas de Campagnac

Ce pont est bien pratique lorsque nous voulons à partir d’Uzès rejoindre les quartiers Est de Nîmes. Ce pont a connu bien des malheurs. Les derniers lors des inondations du 9 septembre 2002. Le Gardon est passé de deux à trois mètres au-dessus du tablier du pont, rabotant le goudron, endommageant la structure. Un repère de cette crue grâce à une plaque en marbre fixée dans le rocher côté rive droite.

















Septembre 2002—le pont et le prieuré en fond d’image

Il faudra sept mois pour réparer ce pont, sept mois durant lesquels la route si utile d’Uzès-Nîmes sera coupée. On en profitera pour faire une discrète modification du tablier : il sera légèrement élargi pour permettre un meilleur croisement des véhicules. Il n’est pas classé « monuments historiques » car depuis le milieu du 19ème siècle, il a déjà été modifié, cassé, restauré… de multiples fois et donc il n’est pas considéré monument historique et protégé à ce titre.

A l’époque romaine, cavaliers, mulets piétons utilisaient les gués de Sainte Anastasie  ou de Dions proches de la voie romaine. Mais lors des crues d’hiver, piétons et cavaliers parvenaient seuls à traverser la rivière en faisant un grand détour par le Pont du Gard par un étroit chemin le long des piliers au premier étage des arches. Ce passage était si étroit que les mules avec leurs bâts ne pouvaient s’y risquer.

En 896 le roi Louis l’Aveugle concède la terre de Campagnac à Amélius, quatorzième évêque d’Uzès. Une étendue de collines et de prés en bordure du Gardon, oubliée des routes et des villages. Quelques habitants cultivant un lopin maraîcher et vivotant avec un maigre troupeau, braconnant pour survivre….

Ce lieu sera confié plus tard à l’ordre des Augustins qui déjà possédait l’abbaye Saint Ferrréol aux portes d’Uzès. Les archives mentionnent le prieuré de Saint Nicolas de Campagnac sous le roi Louis VII en 1156, puis un écrit de l’abbé Pons prieur de Saint Nicolas en 1188. La date de fondation du prieur nous est encore inconnue.


 Il devint vite nécessaire d’ouvrir une grande voie entre Nîmes et Uzès devant l’accroissement du trafic routier. Vin, blé, bière et divers matériaux transitaient par ces gorges. A la fin du  XIème siècle l’économie septimanienne et nîmoise en particulier se réveille. La laine de nos moutons, leurs peaux fournissent la matière première aux drapiers, aux pelletiers et autres artisans….Les drapiers sont en passe avec les changeurs de constituer le sommet de la hiérarchie bourgeoise de Nîmes via le consulat. Le comte de Toulouse en 1188 encourage la construction de fortifications et donc l’artisanat : maçons, carriers… des matériaux à transporter et des routes pour le faire.

 L’évêque Pons de Becmil s’y employa avec ardeur. Il devint « l’évêque du Pont ». Il fallait un pont solide suffisamment haut  capable de résister aux crues du Gardon. Le gué se situait en aval du pont actuel à proximité du prieuré. On pouvait aussi passé grâce à un pont de fortune reconstruit à chaque crue…Pourquoi « Saint Nicolas » ? Protecteur des enfants mais surtout protecteur des marchands, des commerçants, des bateliers, confirmant ainsi le rôle essentiel de ce pont.

 


 Les travaux commencèrent en 1245 pour finir en 1260. L’économie renaissante de Nîmes avait besoin de ce pont, mais aussi l’ordre des Templiers pour assurer l’embarquement et le ravitaillement de ses troupes en Palestine depuis le port de St Gilles qui leur appartenait en partie. On leur doit la première « police » des routes qui assurait un semblant de sécurité. Pour construire les ponts l’ordre des Templiers avait créé une organisation annexe à leur Ordre : les moines Pontifices ou Pontistes.

On les a vus à l’œuvre à Avignon sous la direction de l’abbé Bénézet, à Bompas sur la Durance, à Pont Saint Esprit…  Des équipes d’ingénieurs, d’experts en carrières, des géologues, des architectes, des équipes compétentes. Ces moines appelés aussi Pères ou Frères Pontistes, portaient en dehors des travaux une coule blanche avec au cœur deux arches de pont brodées au lin rouge..

Il semble que Saint-Maximin-en-les-Uzès abritait une commanderie templière. Ce serait celle-ci qui s’accorda avec l’évêque pour que les Pontifices se chargent des travaux. Ce fut un ouvrage difficile. Malgré une hauteur du tablier surplombant l’étiage de la rivière de 27 mètres au point le plus haut, les chroniqueurs mentionnent des crues, véritable raz-de-marée, emportant tout, passant par-dessus le pont et ses rambardes. Il faudra beaucoup d’argent pour construire haut et puissant.

La Banque des Templiers, les seigneurs de la région et l’évêque contribuèrent au financement. On vendit aux particuliers fortunés le droit d’être enterrés avec la coule blanche permettant au défunt de se présenter à Dieu en revendiquant les mérites de l’Ordre bâtisseur.

La main-d’œuvre provenait des villages environnants. Il s’agissait en fait d’une corvée obligatoire. L’évêque accorda 10 jours d’indulgences plénières censées écourter le temps de punition au purgatoire pour chaque jour de corvée. A Uzès  et à Blauzac, les corvéables et leurs familles étaient pris en charge par la Confrérie du Saint Esprit qui recueillait dons et aumônes en nature pour les nourrir et s’occuper de leurs peu de biens, animaux, terres… .Six moines pontifices périrent lors d’accidents sur les échafaudages ou à la carrière. Le nombre d’ouvriers morts n’est pas connu.


A l’intersection du pont et de la route en direction d’Uzès, les moines Pontifices ajoutèrent une tour de veille (3 sur le plan) au prieuré, tour qui sera occupée par les hommes d’armes du Temple assurant ainsi la sécurité du pont et du chemin traversant les garrigues sauvages jusqu’à Nîmes. Encore maintenant la route bifurque en angle droit entourant le prieuré.

La circulation sur ce pont n’était pas aisée. Dans sa construction initiale, ce pont ne ressemblait pas à celui que nous voyons maintenant. Il était « en dos d’âne », la quatrième arche étant la plus haute. (voir le dessin d’Antoine Jourdan de 1860 en début de texte).En venant de Nîmes après un virage à droite on s’engageait sur le pont. Puis il fallait monter, pousser le chargement, et redescendre en contrôlant la vitesse et la charge des chariots pour pouvoir négocier un virage à angle droit à droite aussi et passer sous les murailles et la tour de garde du prieuré. On imagine facilement la difficulté et les accidents ….

Un péager est installé dès l’achèvement des travaux. Les habitants de Blauzac, Vic, Campagnac pouvaient traverser gratuitement étant donné leur participation à l’ouvrage. Il faudra la décision d’un  juge-mage Guillaume de Saint-Laurent en 1261 pour qu’il en soit ainsi. Sinon piétons, y compris pèlerins, charrettes payaient leur passage. Le péager officiait dans un petit réduit creusé dans le rocher de la première pile côté prieuré. En 1295 le péager Jean de Deaux affirmé qu’en 1293 et 1294 le péage avait rapporté 20livres-tournois l’an. En juillet 1620 avec l’augmentation du trafic, certains nobles vont acheter le droit de percevoir le péage jusqu’à 500 livres-tournois.

En aval du pont on avait construit deux moulins à blé monté sur barrage, probablement pour nourrir les ouvriers. Ils seront détruits par la crue de 1533. Ils appartenaient au prieuré.

Le roi Philippe le Bel (1268-1314) souhaitait contrôler la baronnie de Lunel sur la grande route transversale du Languedoc. Ce domaine appartenait à Raimond Gancelin co-seigneur d’Uzès. Vingt-trois villages ou métairies de l’Uzège ainsi que les péages de Vers-Pont-du-Gard et celui du pont Saint Nicolas serviront de monnaie d’échange en contrepartie de la baronnie de Lunel. Gancelin très pieux fonda quatre chapellanies au prieuré et ordonna à ses héritiers de construire un hospice pour les pèlerins. Il sera construit en 1321 au sud-ouest du prieuré. Sont prévues 40 livres-tournois de rente à prendre sur les revenus d’un domaine de Bezouce. (quelques traces sur le plan en 9)

Les guerres de religion (1560) ont eu peu d’impacts sur le pont. Les deux villes Uzès et Nîmes comprirent très vite qu’il fallait préserver leur liaison en contrôlant le pont. Le prieuré avait été ravagé  et certains murs avaient été abattus mais la tour de veille et les écuries étaient intactes et les deux villes y installèrent une garnison commune commandée tantôt par un Uzétien, tantôt par un Nîmois. En 1583 la trahison du capitaine Ferrières coupa la circulation sur le pont en s’emparant de la tour. Deux mois plus tard, un assaut des Nîmois et Uzétiens a raison du traitre, et il sera pendu au créneau de la tour.

Le prieuré retrouva ses moines sous Henri IV. En 1628 sous le roi Louis XIII, Rohan et ses troupes protestantes feront un poste de garde de la tour respectant toutefois les moines.

Lors de la guerre des camisards, le dénommé Picard dit « le Dragon » fait régner la terreur sur le pont et les garrigues jusqu’à Nîmes. Capturé il sera roué et pendu en 1703. En représailles les villages du Vic et Campagnac seront brûlés mais le prieuré ne sera pas touché.  A la Révolution  le prieuré sera vendu bien national à des particuliers.

Sous le Second Empire, les arches du pont sont surélevées pour faciliter la sortie du Pont en venant de Nîmes. Une nouvelle voie sera taillée dans la roche du Prieuré (1862). Le prieuré y perdit son mur d’enceinte et son déambulatoire. Son cimetière disparut sous la chaussée.

Lors de la guerre de 1939-40, pour protéger sa fuite l’armée allemande en 1944 fit sauter une partie du pont.

 

    Sources : Germer-Durand 1863-Mémoires Académie de Nîmes PDF--- Marbacum2021--- wikipedia-org--- E. Germer-Durand, Le prieuré et le pont de Saint-Nicolas de Campagnac, fragment d'histoire locale, 1864 ; réédition Hachette/BnF, 2017, p. 

 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Remarque : Seul un membre de ce blog est autorisé à enregistrer un commentaire.