mardi 3 février 2026

Conflit autour de la Galette des rois quand elle était gratuite

 

 



Bataillon de porteuses de pain-BN -1909

 

Conflit autour de la Galette des Rois quand elle était gratuite- Un métier oublié la porteuse de pain

 

(voir ou revoir pour rappel sur ce blog complément du sujet du4/2/2023 ou 16/1/2026)


C’est le temps de la galette des rois. Elle ouvre l’année, rassemble familles, amis. On en profite pour faire des plans pour l’année qui vient et pour les douze mois qui arrivent « si l’on n’est pas plus que l’on ne soit pas moins ». Une tradition bien sympathique, qui nous vient de bien loin dans les siècles anciens… Fille du peuple pour rêver ou se moquer un moment à une royauté.

Elle reflète toute une mosaïque de saveurs régionales. La Franche-Comté propose une galette à base de pâte à choux parfumée à la fleur d'oranger. A Albertville c’est une brioche à l’anis et au safran. En Provence, le gâteau des rois se présente comme une couronne briochée ornée de fruits confits. A Dunkerque la galette ressemble à une tropézienne. Le Sud-Ouest reste fidèle à sa version briochée, délicatement aromatisée à la fleur d'oranger, tandis que la frangipane demeure la garniture privilégiée dans de nombreuses régions en particulier parisiennes. Chaque région adapte sa galette  à son histoire culinaire et pâtissière.  Elle est fréquemment revisitée avec par exemple une farce de chocolat noisette, une pâte parfumée aux agrumes et au rhum des Antilles ou aux fruits confits macérés au rhum.

Cette pâtisserie, symbole et occasion de réjouissances depuis les temps romains, a connu bien des vicissitudes. Une chartre de 1311 la nomme officiellement. Mais lorsque la farine est trop rare et la famine trop présente comme en 1711 les autorités, les Parlements l’interdisent.





Porteuses de pain Paris1905 BNF

A la Révolution un député Manuel tenta de l’interdire en vain. Mais un arrêté de la Commune changea le jour des Rois en jour des Sans-Culottes et la galette disparut un temps pour réapparaitre quand les temps furent moins troublés. Le mot « roi » était toujours tabou, mais pour préserver la tradition, la galette devint la « galette de l’Egalité » et la fève un bonnet phrygien symbole républicain.

Du 17ème siècle jusqu’au début du 20ème siècle, il était de coutume que les boulangers offrent une galette à leurs clients. Au grand déplaisir des boulangers qui voyaient dans cette coutume une baisse de leur chiffre d’affaire. Certains chiffraient une perte de bénéfice à un mois sur l’année. En 1905, d’après un boulanger, la galette offerte dont le volume est proportionné à l’importance du client, lui revient de 1 à 3 francs. Ce qui représente en fait une belle somme selon l’importance de la clientèle !

La fève depuis longtemps n’est plus une légumineuse mais un petit baigneur en porcelaine, d’où un coût supplémentaire.

Il avait été question fin  19ème –début 20ème siècle de remplacer la galette offerte par un don au bureau de bienfaisance. Mais l’accord ne put se faire, les uns craignant de mécontenter leurs clients, les autres faisant remarquer que cette galette gratuite était le prétexte donné aux porteuses de pain de recevoir leurs étrennes de la part des clients.

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      Le métier de porteuse de pain apparaît en 1880 pour disparaître en 1914. Un métier exercé par des veuves ou des femmes seules, parfois accompagnées de leurs enfants. Elles étaient payées par le boulanger, quelques sous, pour le confort matinal des familles bourgeoises parisiennes mais aussi des villes et bourgades. Pour le client c’était un service gratuit de la part du boulanger. Elles portaient aussi le pain aux artisans en chambre, leur évitant ainsi de sortir de chez eux et de perdre du temps. Autre métier oublié, le laitier les accompagnait avec sa charrette et ses bidons de lait, ses glacières garantissaient un peu près la fraicheur du lait et du beurre. Les familles étaient mal équipées en matériel réfrigérant.

( Les réfrigérateurs commencent à apparaître dans les foyers français, dans les années 1950 avec des marques populaires comme Frigidaire.)

Le laitier dans les étages existait encore dans les années 1955, j’en ai connu un, probablement le dernier à Lyon.  

Dans un bulletin de « l’Académie du Professeur Calvel » Hubert Chiron nous raconte : « dès le milieu du 19ème siècle, les porteuses de pain vont s’inscrire dans le paysage matinal des quartiers parisiens. Le travail débute vers 5 heures du matin pour se terminer à 11 h…. Il est admis qu’il fallait au moins une semaine à une porteuse pour mémoriser les adresses, les gouts et les exigences d’environ 300 clients. Une poussette servait à transporter le pain de la boulangerie à l’immeuble, puis il fallait s’armer de courage pour monter le pain au tablier jusqu’aux étages supérieurs… ». Pendant qu’elle montait les étages son tablier plein de pain, sa charrette restait en bas de l’immeuble ou de la maison. Elle était responsable des vols de pains pendant son absence d’où la nécessité de distribuer très vite.


Un journaliste écrit : «  dès l’ouverture de la boulangerie, longtemps avant 6 h du matin, cette courageuse mercenaire arrive, ponctuelle, prend dans sa voiturette une provision formidable de pains ronds, en galettes, en miches, en couronnes et la voilà partie de porte en porte avant le lever de ses clients. Elle sait par cœur le goût de chacun….Tels gens ne paient que tous les huit jours, tels autres sont en retard d’un mois, et la petite note reste impayée. Elle dépose ses pains contre les portes des appartements, tant pis si des chats ou
des chiens de passage les flairent et lèvent la patte. Elle monte parfois cinq étages pour une petite galette de 2 sous. Elle gravit quatre ou cinq cents étages dans sa matinée, elle ne s’interrompe que pour se rendre au fournil chercher une nouvelle charge ou pour aller siffler un verre de raide chez le troquet du quartier…. »

 


 

 

 

 

 

 

 


Suisse, porteuse de pain, 1904

 


 

 



Boulangerie Bernardeau, Courbevoie

Laurent Bourcier, Picard la Fidélité, C.P.R.F.A.D.

En 1909, les boulangers parisiens n’avaient toujours pas réussi à obtenir de ne plus offrir gratuitement la galette, puis le journal Le Petit Parisien, dans un entrefilet paru le 7 janvier, nous apprend que décidément, rien ne prévaut contre la tradition. Et c’est heureux, ajoute-t-il. Les Parisiens ne se consoleraient point de la suppression de la galette des rois, appétissante, croustillante, que les boulangers leur offraient, de temps immémorial, en manière d’étrennes.

« L’an dernier, poursuit Le Petit Parisien, invoquant les charges nouvelles et notamment l’application du repos hebdomadaire dans les fournils, la chambre syndicale de la boulangerie avait décidé de supprimer la galette des rois. Ce fut là une grosse déception, si grosse même que les boulangers n’ont point voulu pour la plupart renouveler la tentative.

« Les porteuses y trouveront leur profit, et ce sera justice ! s’exclame le journaliste. Les rudes travailleuses tôt levées, qui chaque jour, sans relâche, gravissent mille étages pour livrer notre pain quotidien, bénéficiaient de largesses provoquées par l’offre de la mirifique galette. Les salaires ne sont pas gros, en revanche, les temps bien durs et l’hiver bien rigoureux. « 

La porteuse de Pain.

Elle est du peuple, elle est robuste,


Elle chemine sans plier,

Tendant son flanc, dressant son buste.

De grands pains plein son tablier.

 

L’hiver, la bise la flagelle ;

Le soleil la brule en été.

Que juin flambe ou que janvier gelé,

Elle va de son pas hâte.

 

Ses pieds en ont fait de ces marches

Sur les paves et les trottoirs.

Certes elle a monté des marches

Dans des escaliers clairs ou noirs.

 

Voilà longtemps qu’elle travaille


Sans repos sans trêve et sans fin.

Dam il faut bien que la marmaille,

Boive à sa soif, mange à sa faim.

 

Et c’est pourquoi de porte en porte

Sans se plaindre du sort batard.

Pauvre et matineuse elle apporte,

La vie au riche dormant tard.

 

Elle est du peuple, elle est robuste,

Elle chemine sans plier,

Tendant son flanc, dressant son buste.

De grands pains plein son tablier.


Louis Marsolleau (vers 1890)


La porteuse de Pain -1882-  par Jules Coutan (1848-1939)
Statue, plâtre (détail)

 

Sources :La France Pittoresque rédaction janvier 2026-- « La Tradition » paru en 1904 et « Le Petit Parisien » du 7 janvier 1909)--- CREBESC-levainbio.com/cb/crebesc/la-porteuse-de-pain/--espace-pain.info/histoire-du-pain-2/---/histoire-en-questions.fr/dossier-metier-porteuse-pain/-----

 

mardi 20 janvier 2026

Le Pont Saint Nicolas de Campagnac

 


Marbacum2021—dessin d’Antoine Jourdan 1860--

Le pont St Nicolas de Campagnac

Ce pont est bien pratique lorsque nous voulons à partir d’Uzès rejoindre les quartiers Est de Nîmes. Ce pont a connu bien des malheurs. Les derniers lors des inondations du 9 septembre 2002. Le Gardon est passé de deux à trois mètres au-dessus du tablier du pont, rabotant le goudron, endommageant la structure. Un repère de cette crue grâce à une plaque en marbre fixée dans le rocher côté rive droite.

















Septembre 2002—le pont et le prieuré en fond d’image

Il faudra sept mois pour réparer ce pont, sept mois durant lesquels la route si utile d’Uzès-Nîmes sera coupée. On en profitera pour faire une discrète modification du tablier : il sera légèrement élargi pour permettre un meilleur croisement des véhicules. Il n’est pas classé « monuments historiques » car depuis le milieu du 19ème siècle, il a déjà été modifié, cassé, restauré… de multiples fois et donc il n’est pas considéré monument historique et protégé à ce titre.

A l’époque romaine, cavaliers, mulets piétons utilisaient les gués de Sainte Anastasie  ou de Dions proches de la voie romaine. Mais lors des crues d’hiver, piétons et cavaliers parvenaient seuls à traverser la rivière en faisant un grand détour par le Pont du Gard par un étroit chemin le long des piliers au premier étage des arches. Ce passage était si étroit que les mules avec leurs bâts ne pouvaient s’y risquer.

En 896 le roi Louis l’Aveugle concède la terre de Campagnac à Amélius, quatorzième évêque d’Uzès. Une étendue de collines et de prés en bordure du Gardon, oubliée des routes et des villages. Quelques habitants cultivant un lopin maraîcher et vivotant avec un maigre troupeau, braconnant pour survivre….

Ce lieu sera confié plus tard à l’ordre des Augustins qui déjà possédait l’abbaye Saint Ferrréol aux portes d’Uzès. Les archives mentionnent le prieuré de Saint Nicolas de Campagnac sous le roi Louis VII en 1156, puis un écrit de l’abbé Pons prieur de Saint Nicolas en 1188. La date de fondation du prieur nous est encore inconnue.


 Il devint vite nécessaire d’ouvrir une grande voie entre Nîmes et Uzès devant l’accroissement du trafic routier. Vin, blé, bière et divers matériaux transitaient par ces gorges. A la fin du  XIème siècle l’économie septimanienne et nîmoise en particulier se réveille. La laine de nos moutons, leurs peaux fournissent la matière première aux drapiers, aux pelletiers et autres artisans….Les drapiers sont en passe avec les changeurs de constituer le sommet de la hiérarchie bourgeoise de Nîmes via le consulat. Le comte de Toulouse en 1188 encourage la construction de fortifications et donc l’artisanat : maçons, carriers… des matériaux à transporter et des routes pour le faire.

 L’évêque Pons de Becmil s’y employa avec ardeur. Il devint « l’évêque du Pont ». Il fallait un pont solide suffisamment haut  capable de résister aux crues du Gardon. Le gué se situait en aval du pont actuel à proximité du prieuré. On pouvait aussi passé grâce à un pont de fortune reconstruit à chaque crue…Pourquoi « Saint Nicolas » ? Protecteur des enfants mais surtout protecteur des marchands, des commerçants, des bateliers, confirmant ainsi le rôle essentiel de ce pont.

 


 Les travaux commencèrent en 1245 pour finir en 1260. L’économie renaissante de Nîmes avait besoin de ce pont, mais aussi l’ordre des Templiers pour assurer l’embarquement et le ravitaillement de ses troupes en Palestine depuis le port de St Gilles qui leur appartenait en partie. On leur doit la première « police » des routes qui assurait un semblant de sécurité. Pour construire les ponts l’ordre des Templiers avait créé une organisation annexe à leur Ordre : les moines Pontifices ou Pontistes.

On les a vus à l’œuvre à Avignon sous la direction de l’abbé Bénézet, à Bompas sur la Durance, à Pont Saint Esprit…  Des équipes d’ingénieurs, d’experts en carrières, des géologues, des architectes, des équipes compétentes. Ces moines appelés aussi Pères ou Frères Pontistes, portaient en dehors des travaux une coule blanche avec au cœur deux arches de pont brodées au lin rouge..

Il semble que Saint-Maximin-en-les-Uzès abritait une commanderie templière. Ce serait celle-ci qui s’accorda avec l’évêque pour que les Pontifices se chargent des travaux. Ce fut un ouvrage difficile. Malgré une hauteur du tablier surplombant l’étiage de la rivière de 27 mètres au point le plus haut, les chroniqueurs mentionnent des crues, véritable raz-de-marée, emportant tout, passant par-dessus le pont et ses rambardes. Il faudra beaucoup d’argent pour construire haut et puissant.

La Banque des Templiers, les seigneurs de la région et l’évêque contribuèrent au financement. On vendit aux particuliers fortunés le droit d’être enterrés avec la coule blanche permettant au défunt de se présenter à Dieu en revendiquant les mérites de l’Ordre bâtisseur.

La main-d’œuvre provenait des villages environnants. Il s’agissait en fait d’une corvée obligatoire. L’évêque accorda 10 jours d’indulgences plénières censées écourter le temps de punition au purgatoire pour chaque jour de corvée. A Uzès  et à Blauzac, les corvéables et leurs familles étaient pris en charge par la Confrérie du Saint Esprit qui recueillait dons et aumônes en nature pour les nourrir et s’occuper de leurs peu de biens, animaux, terres… .Six moines pontifices périrent lors d’accidents sur les échafaudages ou à la carrière. Le nombre d’ouvriers morts n’est pas connu.


A l’intersection du pont et de la route en direction d’Uzès, les moines Pontifices ajoutèrent une tour de veille (3 sur le plan) au prieuré, tour qui sera occupée par les hommes d’armes du Temple assurant ainsi la sécurité du pont et du chemin traversant les garrigues sauvages jusqu’à Nîmes. Encore maintenant la route bifurque en angle droit entourant le prieuré.

La circulation sur ce pont n’était pas aisée. Dans sa construction initiale, ce pont ne ressemblait pas à celui que nous voyons maintenant. Il était « en dos d’âne », la quatrième arche étant la plus haute. (voir le dessin d’Antoine Jourdan de 1860 en début de texte).En venant de Nîmes après un virage à droite on s’engageait sur le pont. Puis il fallait monter, pousser le chargement, et redescendre en contrôlant la vitesse et la charge des chariots pour pouvoir négocier un virage à angle droit à droite aussi et passer sous les murailles et la tour de garde du prieuré. On imagine facilement la difficulté et les accidents ….

Un péager est installé dès l’achèvement des travaux. Les habitants de Blauzac, Vic, Campagnac pouvaient traverser gratuitement étant donné leur participation à l’ouvrage. Il faudra la décision d’un  juge-mage Guillaume de Saint-Laurent en 1261 pour qu’il en soit ainsi. Sinon piétons, y compris pèlerins, charrettes payaient leur passage. Le péager officiait dans un petit réduit creusé dans le rocher de la première pile côté prieuré. En 1295 le péager Jean de Deaux affirmé qu’en 1293 et 1294 le péage avait rapporté 20livres-tournois l’an. En juillet 1620 avec l’augmentation du trafic, certains nobles vont acheter le droit de percevoir le péage jusqu’à 500 livres-tournois.

En aval du pont on avait construit deux moulins à blé monté sur barrage, probablement pour nourrir les ouvriers. Ils seront détruits par la crue de 1533. Ils appartenaient au prieuré.

Le roi Philippe le Bel (1268-1314) souhaitait contrôler la baronnie de Lunel sur la grande route transversale du Languedoc. Ce domaine appartenait à Raimond Gancelin co-seigneur d’Uzès. Vingt-trois villages ou métairies de l’Uzège ainsi que les péages de Vers-Pont-du-Gard et celui du pont Saint Nicolas serviront de monnaie d’échange en contrepartie de la baronnie de Lunel. Gancelin très pieux fonda quatre chapellanies au prieuré et ordonna à ses héritiers de construire un hospice pour les pèlerins. Il sera construit en 1321 au sud-ouest du prieuré. Sont prévues 40 livres-tournois de rente à prendre sur les revenus d’un domaine de Bezouce. (quelques traces sur le plan en 9)

Les guerres de religion (1560) ont eu peu d’impacts sur le pont. Les deux villes Uzès et Nîmes comprirent très vite qu’il fallait préserver leur liaison en contrôlant le pont. Le prieuré avait été ravagé  et certains murs avaient été abattus mais la tour de veille et les écuries étaient intactes et les deux villes y installèrent une garnison commune commandée tantôt par un Uzétien, tantôt par un Nîmois. En 1583 la trahison du capitaine Ferrières coupa la circulation sur le pont en s’emparant de la tour. Deux mois plus tard, un assaut des Nîmois et Uzétiens a raison du traitre, et il sera pendu au créneau de la tour.

Le prieuré retrouva ses moines sous Henri IV. En 1628 sous le roi Louis XIII, Rohan et ses troupes protestantes feront un poste de garde de la tour respectant toutefois les moines.

Lors de la guerre des camisards, le dénommé Picard dit « le Dragon » fait régner la terreur sur le pont et les garrigues jusqu’à Nîmes. Capturé il sera roué et pendu en 1703. En représailles les villages du Vic et Campagnac seront brûlés mais le prieuré ne sera pas touché.  A la Révolution  le prieuré sera vendu bien national à des particuliers.

Sous le Second Empire, les arches du pont sont surélevées pour faciliter la sortie du Pont en venant de Nîmes. Une nouvelle voie sera taillée dans la roche du Prieuré (1862). Le prieuré y perdit son mur d’enceinte et son déambulatoire. Son cimetière disparut sous la chaussée.

Lors de la guerre de 1939-40, pour protéger sa fuite l’armée allemande en 1944 fit sauter une partie du pont.

 

    Sources : Germer-Durand 1863-Mémoires Académie de Nîmes PDF--- Marbacum2021--- wikipedia-org--- E. Germer-Durand, Le prieuré et le pont de Saint-Nicolas de Campagnac, fragment d'histoire locale, 1864 ; réédition Hachette/BnF, 2017, p. 

 

vendredi 16 janvier 2026

 

(voir et revoir sur ce blog 4/2/2023)

(galette feuilletée frangipane)

La Galette des Rois ou de l’Epiphanie –Une Histoire de Galette

 

Le mois de janvier semble totalement consacré à manger une galette et à « tirer les rois » : toutes les occasions sont bonnes, en famille, entre amis, au travail, dans les réunions d’associations….. Il fait froid, mauvais temps et nous avons envie de nous réunir pour festoyer en commun !! La galette doit s’accompagner de la coutume du « Roi boit », bien évidemment. Galette ou couronne des Rois selon les goûts et les régions...

 L’Épiphanie, célébrée le 6 janvier par les catholiques et le 19 janvier par les orthodoxes, est une commémoration religieuse en hommage à l’arrivée des rois mages à Bethléem. Elle serait l’une des plus anciennes fêtes du christianisme. Le nom lui-même est d’origine grecque signifiant « apparition ».

Mais la tradition du partage d’une galette n’est aucunement liée au christianisme.

La distribution des parts de galette est théoriquement aléatoire. Il était de coutume que le plus jeune convive se place sous la table et nomme le bénéficiaire. Etienne Pasquier raconte :  « Le gâteau, coupé en autant de parts qu’il y a de conviés, on met un petit enfant sous la table, lequel le maître interroge sous le nom de Phœbus ou Apollon, comme si ce fût un qui, en l’innocence de son âge, représentât un oracle d’Apollon. À cet interrogatoire, l’enfant répond d’un mot latin domine (seigneur, maître). Sur cela, le maître l’adjure de dire à qui il distribuera la portion du gâteau qu’il tient en sa main, l’enfant le nomme ainsi qu’il lui tombe en la pensée, sans acception de la dignité des personnes, jusqu’à ce que la part soit donnée où est la fève ; celui qui l’a est réputé roi de la compagnie, encore qu’il soit moindre en autorité. Et, ce fait, chacun se déborde à boire, manger et danser »

 

Nos anciens mangeaient lors de l’Epiphanie une simple « galette de ménage », brioche pour les plus riches, pâte à pain pour les plus pauvres, agrémentée de confiture, de pâtes de fruits maison.  On l’appelait aussi « galette de plomb », ce qui laisse entendre qu’elle n’était pas très légère !! La galette feuilletée nous viendrait des temps des croisades.. Les Turcs en auraient la recette. EnTurquie, en Perse, de temps immémorial, on mange le « bourreck » qui est notre galette feuilletée. Les chevaliers de France prisonniers chez l’Infidèle, durent trouver cette pâtisserie à leur gout !! Quant à la frangipane qui garnit la galette feuilletée, on la devrait au comte Cesare Frangipani, qui aurait donné la recette qui porte son nom à Catherine de Médicis.

La « fève » était d’abord  un haricot ou une fève. Mais il se trouvait des convives peu scrupuleux qui les avalaient pour se soustraire aux devoirs quelquefois coûteux de leur éphémère royauté, et on les remplaça plus tard par un bébé de porcelaine (enfant Jésus qu’on ne pouvait pas décemment avaler ou discrètement glisser dans sa poche),  d’une digestion infiniment moins facile. Il était de coutume que le roi du jour paie une tournée générale à l’assemblée. Au cours des ans, la fève deviendra toutes sortes de sujets, santons, monuments, animaux, figurines de dessin animé et même petit lingot chez un pâtissier….


(Galette provençale)

D’où nous vient cette coutume ? Un auteur du 18ème siècle avança une explication qui « collait » avec son époque :

« Il s’est glissé, dit-il, dans toutes nos provinces, une très méchante et détestable coutume, qu’en la veille des Rois on fait des assemblées, où sont invités pêle-mêle hommes, femmes, ecclésiastiques ou laïques pour souper tous ensemble.

« On prépare un festin magnifique et on tire au sort un Roi et une Reine ; et les offices de leur cour sont aussi distribués de la même façon à tous les conviés. Après quoi, le Roi et la Reine, ayant pris le haut bout, chaque fois qu’ils boivent, tous les assistants crient à gorge déployée : Le Roi boit ! La Reine boit ! »

 « Les libertins, ajoute-t-il, ont accoutumé d’apporter, pour raison de cette bouffonnerie, que les Mages, entrant dans l’étable, aperçurent le divin Enfant qui prenait pour lors la mamelle et qu’ils se mirent à crier : le Roi boit !... »

La fête des Rois. Chromolithographie de la fin du XIXe siècle

L’origine de cette fête n’est probablement pas celle-là. On mangeait la galette  déjà au temps d’Hugues Capet ; à ce moment-là c’était une pâtisserie lourde et compacte.

Le Duc Louis de Bourbon à la fin du 14ème siècle avait coutume de fêter l’Epiphanie et montrer ainsi sa piété : « il faisait roi un enfant de huit ans, le plus pauvre que l’on trouvât en toute la ville. Il le revêtait d’habits royaux et lui donnait ses propres officiers pour le servir. Le lendemain, l’enfant mangeait encore à la table du duc, puis venait son maître d’hôtel qui faisait la quête pour le pauvre roi. Le duc de Bourbon lui donnait communément quarante livres, tous les chevaliers de la cour chacun un franc et les écuyers chacun un demi-franc »« La somme montait à près de cent francs que l’on donnait au père et à la mère pour que leur enfant fût élevé à l’école »..

En 1311 dans la charte de Robert II de Fouilloy évêque d’Amiens, la galette feuilletée est mentionnée. Il arrive même que l’on paye les redevances seigneuriales avec ce gâteau !!!

En fait, il semble que la galette des rois trouve son origine dans les Saturnales romaines, fêtes situées entre fin décembre et début janvier, lorsque les jours « grandissent » à nouveau. Un esclave était désigné comme « roi d’un jour » dans chaque famille au cours d’un banquet par tirage d’une fève d’un gâteau. Ce roi ou Prince des Saturnales avait le pouvoir d’exaucer tous ses désirs pendant une journée avant parfois d’être mis à mort ou plus simplement de retourner à sa servitude. Il pouvait pendant ce jour donner des ordres à son maître.

Plus tard sous les règnes des rois Louis XIII et Louis XIV, des « coqs » ou « cuiseniers » turcs sont très présents dans notre pays et surtout à Paris ; ont-ils amené avec eux la fameuse galette ? C’est peut-être pour cela que la galette feuilletée se dit « parisienne », à la différence de la galette aux fruits confits de notre sud. Ce qui est sûr, c’est que la galette feuilletée nous vient d’Orient.


(galette briochée)

Aussi loin que l’on puisse remonter dans l’histoire, il n’y eut pas de festin d’Epiphanie sans galette. Au Moyen-Age, souverains et peuple ne manquaient pas de se réjouir à l’occasion de l’Epiphanie. Chez les ducs de Bourgogne, se déroulaient des fêtes somptueuses où les pauvres et le menu peuple avaient leur part. Dans la plupart des contrées il était de coutume de garder une part pour le pauvre qui attendait à la porte…Les corporations tiraient au sort par la découverte de la fève, un roi qui toute l’année gardait cette dignité. Les clercs du Parlement et de la Chambre des Comptes allaient en cortège porter des parts de galette aux conseillers et dignitaires. La fête dépassait largement le cadre de la famille, se répandait dans les rues…

Au 16ème siècle sous le roi François 1er, celui qui était le roi de la fève était réputé chanceux pour l’année. Il était d’usage lorsque l’on se rencontrait au début de l’année de dire : « Je suis aussi ravi de vous avoir rencontré que si j’étais roi de la fève. »

Louis XIV gros mangeur, ne manquait jamais de célébrer cette fête brillamment et bruyamment. Lorsqu’apparaissait la galette le roi donnait le signal du vacarme. Dangeau  nous a rapporté le souvenir de ces soirs de fête des Rois où le souverain — que l’histoire nous présente trop volontiers comme un personnage rogue et figé dans sa dignité — frappait et faisait frapper chacun de sa fourchette ou de son couteau contre son assiette et menait le charivari « comme dans un franc cabaret ». Fi de la rigoureuse étiquette, du protocole imposé à la cour !!!

En 1714 à Paris, boulangers et pâtissiers entrent en conflit à propos de la galette : jusqu’alors seuls les pâtissiers-oublieurs et fabricants de pain d’épice avaient le privilège de fabriquer la galette. Mais les boulangers se mirent à faire des galettes qu’ils envoyaient en cadeau à leurs clients… Le Parlement dut intervenir par deux arrêts : interdiction absolue aux boulangers absolue « de fabriquer et donner à l’avenir aucune espèce de pâtisserie, d’employer du beurre et des œufs dans la pâte et même de dorer leur pain avec de l’œuf. »

Les pâtissiers triomphaient et cela jusqu’à la Révolution. Mais la défense n’a d’effet que pour Paris et encore !! et l’usage prohibé continue d’exister dans la plupart des provinces.

Toujours au 18ème siècle on raconte que le cardinal de Fleury donnant un dîner pour l’Epiphanie avait réuni autour de la table onze convives tous plus âgés que lui si bien que ce fut lui, pourtant à 92 ans passés, qui eut l’honneur de « tirer le gâteau » comme étant le plus jeune.


(Fête de L’Epiphanie –Alsace –chromolithographie fin 19ème siècle)

En 1774, il parait que les trois petits-fils de Louis XV tirant les rois, la fève se cassa en trois. Chacun d’eux en eut un morceau et on y vit un avenir où tous les trois règneraient. Ce qui fut le cas : Louis XVI, Louis XVIII, Charles X !!

Une année, en 1711, le Parlement de Paris interdit la galette : le pays était ruiné, affamé, le blé était rare. Mais l’année suivante la royauté et le pays étaient sauvés et la galette refit son apparition.

La Révolution de 1789 essayait en vain d’abolir la fête des Rois. Pierre-Louis Manuel en 1792 réclama l’interdiction de cette « réjouissance anticivique et contre-révolutionnaire ». La Convention se contenta de baptiser la galette « gâteau de l’Egalité »  et l’Epiphanie devint « la Fête du Bon Voisinage » après s’être appelée « le jour des Sans-Culottes ». Mais pour le peuple et les pâtissiers la galette resta le « gâteau des Rois ». L’éphémère royauté de la fève sera plus forte que les bouleversements politiques et les révolutions….

Au début du 19ème siècle, à Paris, la vogue des galettes était telle qu’un établissement célèbre la « Mère Marie »près de la barrière de Fontainebleau,  utilisait jusqu’à 20 sacs de farine par jour !!

Une autre idée des ventes de galettes à Paris : avant la Première Guerre Mondiale, les marchands de galette du Gymnase « Le Père Coupe-Toujours » en moins de vingt ans, avaient passé trois mille kilos de papier chaque année pour envelopper les morceaux de galette distribués aux clients. Les propriétaires successifs de cet établissement, fortune faite, se sont retirés dans de belles villas à Saint-Cloud ou à Ville-d’Avray !!

Chaque année une galette géante est livrée au Palais de l’Elysée depuis 1975. Mais au nom du respect des principes de la République, pas de fève dans la galette !!

Maintenant chacun invente sa galette : aux pommes, à la crème de marron, noisettes, chocolat… Vive la Galette !!!

Sources et pour en savoir plus : Pierre Jean-Baptiste Legrand d'AussyHistoire de la vie privée des Français depuis l’origine de la nation jusqu’à nos jours ; Paris, 1783, 3 vol. in-8o.--Étienne PasquierRecherches de la France, Paris, Martin Colet, 1633.--/www.nationalgeographic.fr/histoire/epiphanie-dou-vient-la-tradition-de-la-galette-des-rois Margot Hinry –D’après « Le Petit Journal illustré », paru en 1935)-France Pittoresque--