dimanche 14 juillet 2019

Un abbé libertin sous Louis XIV


Un abbé libertin sous Louis XIV





Gravure de Charles Devrits—19ème

Voici l’histoire de l’abbé Guillaume Anfrye de Chaulieu, (1639-1720), un homme de son temps, poète, libertin, qui endosse le costume de religieux par convention sociale, comme c’était l’habitude pour un cadet de famille.
Il nait à Fontenay en Vexin au domaine de Beauregard, un petit château dans la famille depuis peu. Du bâtiment en 1986, il ne reste pas grand-chose, deux petites maisons de gardien transformées en gites ruraux, un modeste portail, une ferme avec un potager tracé sur le modèle de celui de La Quintinie, une remise à voitures,  une grotte artificielle et sa source « La Madelon » qui alimente un petit étang. Le domaine aura d’autres propriétaires. En 1870 il sera occupé par les Prussiens puis par les Allemands pendant la seconde guerre mondiale.
Son père est maître des comptes à Rouen. Et même doyen des conseillers-maîtres des comptes de Rouen lorsqu’il décède en juillet 1655. Son frère aîné a une carrière toute tracée : il sera conseiller au Parlement de Normandie et Guillaume, le cadet, destiné comme de coutume à l’Eglise. Mais la vocation n’était pas au rendez-vous.
Ami du duc de Bouillon, familier des frères Vendôme (descendants d’Henri IV et de la Belle d’Estrée), il obtient entre autres bénéfices ecclésiastiques l’abbaye d’Aumale. Les Vendôme, dont Philippe grand prieur des chevaliers de Saint Jean de Jérusalem de France avaient formé un petit groupe  autour d’eux en société épicurienne qui se réunissait au Temple à Paris. Guillaume s’installe dans l’enclos du Temple d’où son surnom plus tard d’Anacréon du Temple.
Guillaume usant de ses relations s’essaya d’abord à la diplomatie en Pologne à la cour de Jean III Sobiesky dont la belle-sœur était l’épouse du marquis de Béthune ami de notre abbé. Ce fut un échec cuisant. De retour à Paris il entre en poésie !!
« Quoi que nos docteurs puissent dire, du Bonheur que là-haut goûtent les bienheureux, le vrai paradis où j’aspire c’est d’être toujours amoureux… »
On ne le verra plus que dans la suite de Philippe de Vendôme et les cénacles de l’Epicure, notamment au Temple. Les soirées y sont agitées, on y ripaille, le feu des vins, les charmes et les pièges de l’amour, les joutes intellectuelles… Le beau monde défile, Jean de la Fontaine, le marquis de la Fare, le chevalier de Bouillon, Ninon de l’Enclos… (qui s’encanaillaient de l’omelette au lard du peuple). Guillaume de Chaulieu le lendemain de ses soirées versifiait sur la beauté des dames, l’éclat du cristal…. Il chante les joies simples de la vie, l’amour, le vin, la paresse, l’inconstance, l’amitié. Le bonheur éphémère, le temps qui passe et la mort qui approche, une certaine mélancolie…. Sa poésie est enjouée, légère, élégante. Chaulieu se laisse aller à la douceur de l'heure présente. Rien de vulgaire chez lui, une sensibilité, une sagesse souriante ….
« Qui veut aller trop loin, Prince souvent recule ; modère un peu ton amoureuse ardeur pour avoir la valeur d’Hercule, on  n’est pas obligé d’en avoir la vigueur !! »

Certains s’amusaient en cette fin de règne de Louis XIV, pendant que d’autres survivaient. En 1703 Louise Bénédicte de Bourbon duchesse du Maine crée un ordre de chevalerie l’Ordre de la Mouche à Miel. Guillaume en fait partie avec une quarantaine d’autres personnages dont semble-t-il Voltaire à un moment. Ninon de l'Enclos d'ailleurs laissera une petite somme à Voltaire en mourant. Une petite Cour, hommes et femmes, rassemblée au château de Sceaux, sous la coupe de la maîtresse de maison. (ci-dessus les médailles de l’Ordre)
. Les règles en étaient un rien dictatoriales : « art 2 : Vous jurez de vous trouver dans le palais enchanté de Sceaux […] sans même que vous puissiez vous excuser sous prétexte de quelque incommodité légère comme goutte, excès de pituite ou  gale de Bourgogne.»- Article 3 : « Vous jurez […] de ne point quitter la danse si cela vous est ainsi ordonné que vos habits ne soient percés de sueur et que l'écume ne vous en vienne à la bouche. ». On ne pouvait quitter la soirée sans l’autorisation de Louise qui distribuait volontiers des punitions.  



Le château de Sceaux en 1736.—anonyme-- wikipedia.org--
Un autre ecclésiastique, le chanoine Maucroix, tout aussi libertin et poète, influença notre Guillaume. Il courtisait une gourgandine « La Framboisière » qui un jour lui fit cette répartie : « parler sans cesse d’amour, à votre âge et avec cet habit ! ».. Il lui répondit : »à ne rien dissimuler nous sommes d’humeur bien contraire ; vous le faites sans en parler, et moi j’en parle sans le faire !! »
Guillaume de Chaulieu se retirait de temps en temps à Fontenoy dans sa campagne qui « avait du siècle d’or conservé l’innocence….Le silence et la paix règnent dans ce bocage ; le calme de ce beau séjour n’est troublé que par le ramage des hôtes de ces bois… ». Il y retrouvait surtout Mlle Rochas une délicieuse actrice pour laquelle il eut une durable passion : »…Je goûte en te voyant mille et mille plaisirs, j’éprouve loin de toi les chagrins de l’absence… ».
Il brigue un fauteuil à l’Académie Française en 1703. Mais le roi détestait les Vendôme et comme notre poète était leur ami, Louis XIV fit élire le sieur de  Lamorgnon contre Charlieu. Mais Lamorgnon n’avait rien demandé et refusa le fauteuil. C’est de ce jour que l’Académie Française décida que nul ne serait élu dorénavant s’il n’avait brigué un fauteuil et fait sa cour à ses futurs confrères !! C’est donc la faute de notre abbé si maintenant un prétendant à l’immortalité académique se voit obliger de flatter 39-40 Habits Verts avant d’endosser le sien !!!
Toujours est-il que Guillaume de Chaulieu sera très déçu de cette non-reconnaissance de son talent.


(Marguerite Jeanne de Launay –wikipedia)
Malgré des crises de goutte, il continue son mode de vie, ses nuits passées à boire, à manger, ses menus plaisirs. A 80 ans il s’éprend de Marguerite Jeanne de Launay, la future Mme de Staël de 43 ans sa cadette : « vous aimer fait le charme de ma vie, vous plaire, vous rendre heureuse.. le plus doux projet de mon cœur, faire toutes vos volontés, flatter vos fantaisies, vous donner des plaisirs… ». La belle lui répondit : « il faut prendre dans chacun ce qu’il a de bon, utiliser chez eux ce à quoi ils sont propres et ne rien attendre de plus… ». De toute évidence, il a fait chou-blanc !! Mlle de Launay était chevalière de l’ordre de la Mouche à Miel et ils se rencontraient chez la duchesse du Maine à Sceaux. Tous deux correspondront longtemps. Il lui sera un ami dévoué.
Sa fin sera plus édifiante que sa vie. Il rendit l’âme le 27 juin 1720 ; il aurait soupiré : « la mort est simplement le terme de la vie… Pourquoi craindre Dieu puisqu’il est l’infinie bonté… ».
Il lègue à l’église de son village natal 4000 livres pour ses funérailles et une messe annuelle à perpétuité. Mais son enterrement l’aurait bien amusé. Il avait souhaité reposer au cimetière de Fontenay. Un bénédictin de Saint-Denis devait accompagner la dépouille et la remettre entre les mains du curé du village. Mais ce moine s’enivra en route et s’endormit profondément. Le bénédictin resta à l’auberge et son valet se chargea seul de la mission. Le curé du village en voyant le peu d’équipage, crut à une plaisanterie. Guillaume de Chaulieu en était tout à fait capable ! Donc le brave curé refusa d’ouvrir son église pour célébrer les funérailles et renvoya le cercueil au cimetière persuadé qu’il ne contenait qu’une bûche. En ouvrant le cercueil, il reconnut enfin le corps de l’abbé de Chaulieu en habits sacerdotaux. Il se dépêcha de réparer sa bévue, mais le scandale fit grand bruit. Le pauvre curé fut puni de deux mois de séminaire par l’archevêque de Rouen !!
Les écrits de Guillaume de Chaulieu seront édités avec ceux de son ami le marquis de La Fare en 1714-1750-1774. L’Eglise a peut-être perdu un sage, mais nous avons gagné un poète.
Quelques citations de notre abbé à la fin de sa vie :
« À présent l’expérience m’apprend que la jouissance de nos biens les plus parfaits ne vaut pas l’impatience ni l’ardeur de nos souhaits. »--« La patience rend plus léger les maux que l’on ne peut guérir »…-- « Il n’y a rien de plus artificiel que quelqu’un qui cherche à séduire à tout prix. C’est ce qui échappe qui est intéressant »….




Château de Beauregard – Fontenay en Vexin- carte postaleClément Maréchal-


Sources :. Michel de Becker  Un abbé libertin sous Louis XIV Historia p24 sept 1986 n°477--  short-edition.com/fr/classique/guillaume-abbe-de-chaulieu-- Marianne de Meyenbourg, “Almanach de 1721 et emblème de la Mouche à Miel”, la duchesse du Maine, une mécène à la croisé des arts et des siècles, Éd. Université de Bruxelles, Bruxelles, 2003, p. 161-175.--www.toutelapoesie.com/poetes.html/poesie/guillaume-abbe-de-chaulieu-r1-- Gilbert Bouriquet, L’Abbé de Chaulieu et le libertinage au grand siècle, Paris, Nizet, 1972.-- Antoine Adam, Les Libertins au XVIIe siècle Paris, Buchet-Chastel, 1964 ;--Pierre-Antonin Brun. Autour du dix-septième siècle. Les libertins. Maynard. Dassoucy. Desmarets. Ninon de Lenclos. Carmain. Boursault. Mérigon. Pavillon. Saint-Amant. Chaulieu, Genève, Slatkine Reprints, 1970 ;--Jean Gravigny, Abbés galants et libertins aux XVIIe et XVIIIe siècles : Chaulieu, Voisenon, Bernis, Paris, A. Méricant 1900-1985 ;-- /cartespostales.eu/autrescommunes/51953-FONTENAY_EN_VEXIN_-_Ch_teau_de_Beauregard_-_tr_s_bon__tat.html


« Mesdames, souriez afin que plus tard vos rides soient bien placées. »

Madame de Maintenon





dimanche 7 juillet 2019

Hôtel des Invalides à Avignon


L’Hôtel des Invalides à Avignon




Noviciat des Jésuites Avignon
Les guerres du 20ème siècle nous ont appris à porter une grande attention aux soldats blessés, handicapés, aux « gueules cassées » et d’une manière plus générale « aux anciens combattants ». Ce n’a pas toujours été le cas au début du 19ème siècle où ces hommes, de la République ou du Premier Empire, blessés dans leur chair étaient considérés comme « de vieux débris de la Grande Armée ». Au lendemain de l’Empire napoléonien, on comptait autour d’un million de soldats à réinsérer. Pour les monarchies renaissantes de ce début de siècle, ils n’avaient évidemment pas droit à la reconnaissance des royalistes.
Sous tous les gouvernements, c’est posé le problème des anciens soldats invalides. Les familles ne pouvaient pas toujours prendre en charge ces hommes qui avaient pourtant servi le pays au prix fort. Ils étaient souvent réduits à la mendicité, à la délinquance pour les plus valides. A Avignon pendant près de cinquante ans une annexe de l’Hôtel des Invalides parisien est installée sur les bords du Rhône. Cette succursale occupe ce qui fut au 16ème siècle l’université d’Avignon et un noviciat jésuite. Lorsque Louis XV occupe la ville en 1768, il fait expulser les jésuites. Les religieuses de Sainte-Praxède rachète le noviciat en 1790, mais il est fermé en 1801 et place alors à l’Hôtel des Invalides d’Avignon.
Celui de Paris est fondé en 1674 sous le roi Louis XIV qui aimait tant la guerre : »un Hôtel Royal d’une grandeur et espace capable d’y recevoir et y loger tous les officiers et soldats tant estropiés que vieux et caduques de nos troupes et d’y assurer un fonds suffisant pour leur subsistance et entretenement »… Le roi pense aux handicapés mais aussi aux soldats retraités. Environ 10 000 invalides accueillis à la fin de son règne, 15 000 sous le Consulat et 26 000 en 1812 sous l’Empire de Napoléon. D’où la nécessité de créer de nouvelles succursales, d’abord à Versailles, puis Louvain, déplacée ensuite sur Arras, enfin Avignon. Celle de Nice restera à l’état de projet. Chacune devait accueillir 2 000 invalides.


Avignon est rattachée à la France en 1791. C’est un désastre économique pour la ville. Sa population passe de 60 000 personnes environ à moins de 20 000. Les biens ecclésiastiques nationalisés ne trouvent pas toujours acquéreurs et nombre d’églises, de couvents deviennent communaux à la charge de la ville. L’université, ses collèges qui participaient largement à la vie économique disparaissent. L’émigration au début de la Révolution, en particulier des familles juives, casse le commerce et les activités économiques qui en dépendent. La ville se propose donc pour accueillir une succursale prévue dans la 8è région militaire. « … la ville a des droits aux faveurs du gouvernement tant par sa position et localité que par les sacrifices qu’elle a faits à la Révolution, les pertes énormes qu’elle a essuyées et les sentiments vraiment patriotiques qui animent ses habitants ».
En décembre 1800 (29 frimaire An IX) le général Fugière est commandant de la future succursale. On pense un temps au Palais des Papes, mais trop difficile à aménager. Ce sera « les ci-devant monastères de Saint-Louis, de Saint-Charles et des Célestins ». (juin 1801). Autour de Saint-Louis et des Célestins, deux hectares de parc. Saint-Charles sera rendu à l’archevêché en 1823. Les premiers blessés de l’Armée d’Egypte débarquent dès 1801 à Toulon, Marseille de septembre à novembre. Des soldats souvent victimes d’ophtalmies dans le désert et devenus aveugles.
Pour être admis, il faut soit une infirmité au moins constituée par la perte d’un membre ou de la vue, ou avoir plus de soixante ans, une pension militaire et plus de trente ans de service. Les campagnes militaires comptent double. Il faut aussi ne plus pouvoir subvenir à son entretien, à sa nourriture et avoir un certificat de bonne conduite accordé par les autorités militaires ou civiles. L’admis est exempt d’imposition, de charges. Il est nourri, logé, blanchi. Il a droit aux soins, et s’il a des enfants, leur éducation est gratuite, les garçons placés comme enfants de troupe, tambours, enfants de chœur… Il peut aussi si son état le lui permet vivre à l’extérieur et postuler aux emplois de garde-champêtre ou garde-forestier, buraliste….


Avignon -noviciat des Jésuites
A Avignon, en 1812, 500 hommes environ, à l’état sanitaire satisfaisant, au calme et loin de toute préoccupation, un climat plus favorable, un encadrement militaire mais plus familial. La longévité y est plus grande qu’à Paris. En 1814, le taux de mortalité des invalides à Paris est de 91,7% contre 71% à Avignon. Des Français, mais aussi des Italiens, Hongrois, Belges, Suisses, et même un Russe qui avaient rallié les troupes napoléoniennes.
Une infirmerie de 60 lits, en fait un vrai hôpital avec médecin, chirurgiens, infirmiers, sœurs infirmières, barbier, garçon de pharmacie. Remèdes, lunettes, appareils orthopédiques étaient fournis. Selon le rapport de Larrey en 1834, l’établissement comptait 17% d’amputés, 5% d’aveugles.

Des dortoirs propres et aérés, des lits avec paillasse, matelas, traversin, draps et une à trois couvertures. Une armoire pour deux pour les vêtements et les chaussures, une tablette porte-chapeau…. Des réfectoires avec des tables rondes et des « chauffoirs » pour se réunir… Chacun avait droit à un habit, une redingote, une veste, un bonnet de police et un chapeau en feutre renouvelés tous les trois ans, un pantalon et un caleçon long renouvelés chaque année. La lingerie se composait ainsi : cinq chemises, trois coiffes de nuit, trois serviettes de table, trois essuie-mains, deux paires de draps. Chaque année aussi chacun avait droit à une paire de demi-guêtres noires, deux paires de bas en laine et coton, trois paires de souliers, trois mouchoirs de poche, un col noir, une paire de bretelles, deux bonnets en laine et coton noir pour l’été et l’hiver. Chacun avait aussi une bouteille, un gobelet en étain, des couverts…
Les repas étaient servis à 10 h et 16 h, deux repas par jour, deux plats pour les soldats et les sous-officiers. Les officiers avaient droit à un plat de plus avec un complément de viande, les officiers supérieurs avaient droit en plus à un dessert et une salade. (Les principes d’égalité et de fraternité  de la Révolution étaient oubliés dans les assiettes !!). Chaque jour une livre et demi de pain, une livre de viande remplacée trois fois par semaine par des œufs, du poisson, du fromage. Une chopine de vin de 46 cl par repas, des légumes secs le matin, des légumes verts le soir. La soupe en semaine est au pain et légumes, le dimanche au riz ou vermicelle. Cet ordinaire est parfois amélioré, pour la fête des Rois, pour l’anniversaire des journées de Juillet après 1830.  Alors chacun avait en plus du jambon désossé, un second plat de légumes, une ration d’eau de vie, une demi-livre de brioche….
Les bâtiments s’ordonnaient autour d’une cour principale avec une fontaine avec une inscription latine : » l’Hôpital Militaire du Fleuve ». Des allées, des murs qui portent des noms familiers aux anciens combattants, Iéna,  Austerlitz, Wagram, des dates, des noms qui rappellent des belles actions, des paroles mémorables chères aux vieux cœurs des soldats.
Un pic d’occupation autour de 1820, un peu plus de 1 100 pensionnaires résident dans l’Hôtel d’Avignon. Vers 1850, on retombe sur 483 pensionnaires.
Certains de ces hommes vont fonder une famille à Avignon ou dans ses alentours. Parmi les 483, 300 étaient mariés et pères de famille. Donc cette succursale a bien contribué à renouveler la population de la ville et lui a apporté une nouvelle vie économique, sociale. Ces anciens militaires lorsqu’ils ont un petit boulot, sont précis, avec « l’exactitude d’une pendule ». En 1820 un pensionnaire est garde du port d’Avignon, en 1845 un autre est garde-champêtre à la Tour-d’Aigues, des fonctions qui amélioraient l’existence de l’invalide.
Cet établissement fait vivre une foule de petits commerces et industries. La ville encaissait autour de 30 000 francs par an et on évalue à un million la plus-value de consommation sur Avignon et ses environs.
Mais certains des invalides ne sont pas toujours bien acceptés dans la population avignonnaise. Désœuvrés, ils sont facilement buveurs, bagarreurs, vantards. On les voit sur les places auprès des jeux de boules, commentant la stratégie, donnant des conseils, agaçants les joueurs. Dans les guinguettes, ils sont tous entrés les premiers dans les capitales de l’Europe, aux côtés de Napoléon, figure héroïque inséparable de ces vieux soldats. A ces hommes il ne reste souvent qu’un passé commun de trente ans de vie. L’Empereur a bu dans leur gourde, leur a pincé la joue, ils ont tenu la bride de son cheval !!!! Les anciens souvenirs au fur et à mesure de la descente du litre de vin s’animaient d’exagérations, de bravades.. « chacun assourdit son voisin de ses hauts faits d’armes ou de ceux de ses chefs et le champ de bataille demeure à celui dont les poumons sont les plus vigoureux et les libations les plus copieuses »… Il fallait bien rompre la monotonie d’une vie oisive de déplacé. (Messager du Vaucluse 1838).
Ils ont souvent à faire à la police. Rivalités, jalousie entre pensionnaires, ou avec d’autres vétérans installés à Avignon, injures, coups et blessures, même atteinte à la pudeur ou pédophilie. Entre 1804 et 1814 sur 684 affaires, 30 concernent des invalides de l’Hôtel. Mais le 19ème siècle est une époque très violente, politiquement, socialement. La plupart des invalides d’Avignon vont afficher un bonapartisme menaçant, agaçant pendant les Cent Jours de 1815 et la Terreur Blanche qui en suivit. Et la population d’Avignon royaliste ne se privera pas d’en attaquer pendant cette période.
Avec la présence de ces invalides, Avignon et sa population héritent de la  mémoire des années de souffrances des guerres de l’Empire par le spectacle des infirmités, des traumatismes divers subis par ces hommes. Ces « vieux débris » meurent dans l’indigence pour la plupart, faisant héritiers leurs compagnons de menus biens, vêtements, gobelets, quelques sous.

A peine créée, cette succursale est menacée de fermer en 1803. Une partie des pensionnaires sont évacués vers celle de Louvain. Cela se fait dans des conditions déplorables. Une lettre de mai 1803 d’un quartier-maitre trésorier de la succursale à son beau-père commissaire ordonnateur de l’Hôtel des Invalides de Paris : (AM d’Avignon, 1 Z 18, fonds Blanchard-Benoît. lettre de Benoît à son beau-père, 3 mai 1803)
 « Le second convoi est parti ce matin pour Louvain. Il est composé de presque tous Piémontais [sic], Polonais et autres étrangers car nous avons ici des grecs et des mameluks. Le premier [convoi] composé de vieillards et de gens très mutilés a fait réellement pitié à voir partir. Pour faire à cet âge et dans cet état une route aussi longue et sur des charrettes, il en mourra nécessairement beaucoup qui resteront dans les hôpitaux en route. Il y en avait de forts mécontents qui disaient, quand nous rencontrerons des conscrits, nous leur diront “allez donc vous faire casser bras et jambes pour être traités ainsi ensuite”. Ils n’ont pas tout à fait tort car il y en a de plus de 80 ans et même de 92. Comment à cet âge peut-on supporter une pareille route ! Car avec l’étape il faut faire son manger soi-même ».
A la Restauration, par ordonnance royale du 12 septembre 1814, toutes les succursales sont supprimées sauf celle d’Avignon qui est sauvée un temps : «… le climat d’Avignon était plus favorable à la santé et aux habitudes d’un certain nombre de nos invalides… » Le flux d’invalides militaires commence à se tarir. On va chercher à les accueillir tous à Paris. Une nouvelle menace de fermeture en 1820. La seconde République cherche à faire des économies sur les budgets de l’Etat et de l’Armée et en 1850 l’Hôtel des Invalides de Paris pouvant accueillir 4000 pensionnaires n’en avait que 2899. Le décret du 27 février 1850 sonne le glas de la succursale d’Avignon.
Pétitions, appel à l’humanité, interventions diverses, rien n’y fait. 
Les invalides intransportables sont orientés vers l’hôpital civil de la ville ; d’autres seront recueillis par leurs familles, mais bien peu en ont encore une.
340 sont dirigés vers Paris. Le 6 novembre 1850 à 14 h les invalides les plus robustes marchant lentement vont jusqu’à l’île de la Barthelasse sur la rive gauche du Rhône où deux bateaux à vapeur les attendent, l’Althen et Le Mogador. Ils sont précédés par un détachement du 12è régiment de Chasseurs à Cheval, leur colonel, le maire d’Avignon. Les autres sont transportés et embarqués le 7 avec le commandant en second, le chirurgien-major, l’aumônier, le personnel infirmier et celui des services. Le 8 au matin les bateaux lèvent l’ancre. La remontée du Rhône à cette période est difficile du fait des rapides. C’est une expédition pénible pour nos anciens combattants.


Le Parisien 1850 entre Chalon et Lyon 400 personnes embarquées.

Des escales, Donzère, Valence, Condrieu pour passer la nuit sur leurs bateaux. Puis Lyon où ils attendent quatre jours. Puis la Saône, et Chalon-sur-Saône où ils changent de bateaux pour continuer dans les canaux du Centre et celui de Bourgogne. En tête un remorqueur à roues à aubes, Le Neptune tirant la péniche-infirmerie en tête et six autres, accolées deux à deux. On imagine ces invalides, souvent vieillards, en plein mois de novembre, enfermés, immobiles dans ces péniches. On imagine leur angoisse devant un avenir inconnu, les manœuvres du train de péniches pour franchir les écluses au gabarit insuffisant pour ce long convoi… De Chalon jusqu’au passage à la Seine, pas moins de 130 écluses !! Le Neptune au passage des ponts subit des avaries, cheminées arrachées, tambours des roues… A Melun le 24 on décide de transférer les invalides par voie ferrée depuis peu installée. Le convoi arrive à Paris le 25, des voitures hippomobiles conduisent nos invalides à l’Hôtel des Invalides, reçus par le général Petit dans le réfectoire des officiers. Ils rejoignent enfin leurs dortoirs.
Ceux d’Avignon comme ceux de Paris à leur décès sont inhumés dans la fosse commune, d’abord au cimetière de Montparnasse puis en 1882, la section des Invalides de ce cimetière est transférée à celui de Vaugirard.
En 1852, les bâtiments de la succursale sont remis à la ville d’Avignon qui y installe l’hospice civil Saint-Louis. Il fermera en 1892. Les  bâtiments, le cloître sont inscrit au titre des monuments historiques depuis le 13 décembre 1950. Une partie sera aménagée en hôtel par l’architecte Jean Nouvel en 1987.
Mais l’Histoire n’est pas finie pour nos invalides, vétérans des guerres révolutionnaires ou impériales. Le retour des bonapartistes avec Napoléon III appelait à une reconnaissance officielle de ces soldats. Il fallait aussi affirmer une légitimité politique pour le nouvel empereur, sur le trône après un coup d’état en 1851. Les derniers survivants recevront la médaille de Ste Hélène qui les rattachait directement à la mémoire de Napoléon 1er, dont le souvenir idéalisé continuait à hanter les campagnes françaises. Il fallait faire renaître l’idéal bonapartiste qui reconnaissait le talent et le mérite sans distinction de naissance, de fortune et ainsi s’attacher une légitimité populaire.






Des Vallabrixois l’ont reçu :
























 D’autres Vallabrixois ont pu recevoir cette médaille. Nous n’avons pas eu accès aux listes complètes.


ancien bateau-mouche sur la Saône 1859 ?

Pendant que nous y sommes rendons aussi hommage à Louis Gay, soldat sous Louis XIV—(guerre de succession /Espagne)(arch dép Gard J 1000)








 

Sources : -Louis CABIAC 1774-1854 : »Du ruisseau aux Invalides », Epopée d’un Bagnolais de
la Révolution au Second Empire. Pierre THIENARD Dépoy légal 1er trimestre 2003 ©Tous droits réservés  --
Bibliothèque Municipale d’Avignon : Musée de l’Armée Les Invalides Trois siècles d’histoire 1974 ----  Alboize de Pujol Description pittoresque de la Succursale de l’Hôtel des Invalides d’Avignon 1845-- Nathalie Petiteau Université d’Avignon  © Presses universitaires de Provence, 2003-- AM d’Avignon, 1 J 158, registre des copies de lettres du bureau de police d’Avignon, copie de lettre n° 196, 31 janvier 1820.-- /books.openedition.org/pup/5573?lang=fr
-- généanet.org---www.revuemethode.org/sf021607.html -- AM d’Avignon, 1 M 46, reprise des bâtiments de la succursale des invalides par le département de la Guerre, 10 septembre 1818.
Général A. CAMELIN, « La succursale des invalides d’Avignon, 1801-1850 », dans Revue historique des Armées, 1974, n° 4, p. 32-59 + A Gamelin  La Succursale des Invalides à Avignon  internet---- Service historique de l’Armée de terre, Xy 261.-- - article L’Invalide de  Emile De la Bédollierre dans  Les Français peints par eux-mêmes, encyclopédie morale du XIXe siècle éditée par Léon  Curmer. Réédité par  Omnibus en février 2003.--- D. FOUCAUD, Délits et violence sous le Premier Empire : aspects de la criminalité avignonnaise--- numelyo.bm-cartes postales  bateaux lyon.fr/BML:BML_01ICO001014cd009bd42a7d?&query[0]=isubjectgeographic:%22Lyon%20(Rh%C3%B4ne)%20--%20Arrondissement%20(02e)%22&query[1]=isubjectgeographic:%22L
[Ancien bateau-mouche, sur la Saône, au niveau des quais Fulchiron et Maréchal Joffre
1859--- Couradou de Vallabrix février 2015 médiathèque ou site du village Fonds historique--- Listesdes médaillés de la Croix de Sainte-Hélène stehelene.org/php/accueil--






dimanche 30 juin 2019

Fabre d'Eglantine, Il pleut, il pleut bergère


Fabre d’Eglantine





Buste par Aybram-Musée des Beaux-Arts de Carcassonne  

Depuis quelques temps, le thème de la Révolution Française de 1789 revient dans toutes les conversations. De cet événement nous avons une lecture idéalisée, magnifiée, fantasmée. Comme si nous avions du mal à en digérer les excès, les insuffisances, les désillusions. Dans notre village un artisan toilier ruiné avant 1789, se réveille riche après 1800 au point de bâtir un château, privatiser une route, réclamer des bancs à l’église……bref se comporter comme les ci-devant seigneurs ! Cet exemple parmi tant d’autres devrait nous remettre les pieds sur terre ! Une révolution n’a rien de romantique, elle se fait trop souvent dans le sang pour terminer par un gouvernement extrémiste. Des grandes aspirations de 1780-89, il faudra attendre la fin du 19ème siècle pour les voir enfin se concrétiser.

Nous allons ici nous pencher sur un personnage de cette époque, Fabre d’Eglantine, talentueux, mais menteur, excessif, opportuniste et qui s’est brûlé les doigts au contact de la politique. Fripon pour les uns, doté d’un attrait pour l’intrigue, dépourvu de sens moral pour les autres. En tous lieux et en tous temps, les chaos politiques engendrent des opportunités rêvées pour des personnages limites. Robespierre se servira de lui pour atteindre Danton. Robespierre qui dira de Fabre : « Des principes et point de vertu; des talents et point d'âme; habile dans l'art de peindre les hommes, beaucoup plus habile à les tromper. »

Il pleut, pleut bergère

"Il pleut, il pleut, bergère" est une chanson tirée de l'opérette « Laure et Pétrarque » écrite en 1780 par Fabre d'Églantine.
 
Il pleut, il pleut, bergère, 
Presse tes blancs moutons,
Allons sous ma chaumière,
Bergère vite, allons.
J'entends sur le feuillage,
L'eau qui tombe à grand bruit,
Voici, voici l'orage,
Voilà l'éclair qui luit.
Entends-tu le tonnerre ?
Il roule en approchant
Prends un abri, bergère,
A ma droite en marchant.
Je vois notre cabane.
Et tiens, voici venir
Ma mère et ma sœur Anne
Qui vont l'étable ouvrir.

Bonsoir, bonsoir, ma mère,
Ma sœur Anne, bonsoir,
J'amène ma bergère
Près de vous pour ce soir                
(Huile sur toile-anonyme 18ème -Château de Versailles).
Va te sécher, ma mie,
Auprès de nos tisons,
Sœur, fais lui compagnie,
Entrez petits moutons.

Soignons bien, ô ma mère,
Son tant joli troupeau,
Donnez plus de litière
A son petit agneau.
C'est fait. Allons près d'elle,
Eh bien ! donc te voilà !
En corset qu'elle est belle !
Ma mère, voyez-la.

Soupons, prends cette chaise,
Tu seras près de moi,
Ce flambeau de mélèze
Brûlera devant toi.
Goûte de ce laitage.
Mais tu ne manges pas ?
Tu te sens de l'orage.
Il a lassé tes pas.

Et bien voilà ta couche       
Dors y bien jusqu'au jour  
Laisses-moi sur ta  bouche
Prendre un baiser d'amour  
Ne rougis pas bergère
Ma mère et moi demain
Nous irons chez ton père
Lui demander ta main

Philippe-François-Nazaire Fabre dit Fabre d’Eglantine nous est surtout connu pour cette jolie comptine qui n’était pas vraiment pour les enfants. Il a été capable du meilleur comme du pire, auteur de cette bluette mais envoyant à la mort des hommes, sans état d’âme. Des écoles maternelles portent son nom ; ce choix est-il judicieux ?
Il est né à Carcassonne en juillet 1750 et va traverser la période révolutionnaire pour être guillotiné le 5 avril 1794 à Paris. Acteur, poète, dramaturge, puis la politique qui va lui coûter sa tête aux côtés de Danton.

Son père est marchand-drapier. Une famille de la petite bourgeoisie. Ils quittent Carcassonne en 1757 pour Limoux, probablement pour des raisons économiques. Philippe au collège de l’Esquile de Toulouse étudie les langues, les littératures grecques et latines. Sous la houlette des Pères de la Doctrine chrétienne il suit les cours de musique, de dessin, de gravure. Il devient professeur des « basses classes » en 1771, dans le collège de la congrégation.
 Il obtient aux Jeux Floraux de l’Académie de Toulouse, le « lys d’argent » pour son sonnet à la Vierge. Quand il quitte le collège pour lancer sa carrière, pour des raisons de consonance et surtout par opportunisme, il ajoute à son nom « d’Eglantine » plus harmonieux que Fabre du Lys. En fait l’églantine d’or était le prix réservé à l’éloquence donc des textes en prose et non pour un poème. Et ce prix n’a pas été attribué cette année-là. Qui allait vérifier ?

Avec une troupe de comédiens ambulants, on le retrouve sur les routes de France, Bordeaux, Grenoble, Chalon sur Saône, Strasbourg… Il a la bougeotte, les comédiens ambulants ne sont pas riches et souvent affamés. Il est banni des Pays-Bas après avoir frôlé la pendaison pour avoir séduit une jeunette de 15 ans. En 1777 il est à Paris où il compose un des trois poèmes en l’honneur de Buffon. Une expérience ratée de direction de théâtre à Sedan. Puis un mariage en 1778 et un fils futur polytechnicien et ingénieur du génie militaire. Dans l’acte de mariage, il ne se gêne pas pour se présenter comme « licencié en droit, fils d’avocat au Parlement » !!. Les deux époux sont acteurs, à Maastricht de 1779 à 1780. Lui joue dans le Misanthrope, le Distrait…dans les premiers rôles. Accessoirement il peint en 1780 le rideau du théâtre du Jekerstraat. Cette même année il présente son opéra-comique Laure et Pétrarque, pièce en un acte et musique.
Liège, le Nord de la France, Fabre s’essaie au journalisme avec « Le Spectateur Cosmopolite » qui n’a pas laissé de traces. Puis en 1783 Lyon, Genève, où son métier d’acteur le rattrape. En 1785 il prend la direction du théâtre de Nîmes. Sa troupe vient aussi jouer au théâtre d’Avignon. Il repart sur les routes, rejoint Paris en 1787 et s’y déclare auteur dramatique. Ses pièces ne reçoivent pas toujours le succès qu’il attend. Peut-être trop intellectuelles, ces œuvres dénoncent le côté social et politique de la littérature. Début janvier 1789, on l’accuse de plagiat et lui, crie à la cabale.
Une nouvelle femme l’accompagne, une comédienne encore, Caroline Remy qui joue au Théâtre de la Révolution. Il s’enflamme pour les temps nouveaux, ce qui séduit le public.


(Mlle Montansier- son père forgeron et épinglier se prétendra avocat--).
Ses pièces prennent un esprit révolutionnaire : « Le philinte de Molière ou la Suite du Misanthrope » créée en février 1790 remporte un grand succès. Il est joué au théâtre de la Nation, au théâtre-Français de la rue de Richelieu, au théâtre de Mlle Montansier. Des pièces en vers, parfois avec musique.
Mais dès la fin 1791, son style commence à déplaire et ses pièces sont sifflées. En particulier « le Sot orgueilleux ou l’Ecole des élections » tournant en dérision les hommes de la Révolution, marque un tournant dans son parcours.
Plus opportuniste que convaincu, il voit dans la Révolution l’occasion de se faire une place. D’après Saint-Just, Fabre aurait offert en 1790 et en vain, son aide à la Cour, contre trois millions pour attaquer le club des Jacobins et la Législative. Il aurait proposé au ministre de la Marine, Du Bouchage de pousser les Jacobins à se montrer favorables à la monarchie. A la veille du 10 août 1792, le roi lui aurait donné de l’argent.
Un pas de plus dans le mouvement politique : il se lie avec Danton dont il est la plume, il côtoie Marat. Il est élu plusieurs fois secrétaire ou vice-président des Cordeliers. Il est membre du club des Jacobins lorsque les Cordeliers deviennent Jacobins. Le journal « Révolution de Paris » lui prend des articles. Danton devenu ministre de la Justice le nomme en 1792 secrétaire général avec Camille Desmoulins. Il essaie de profiter des spéculations lucratives. Toute sa jeunesse il a été dans un besoin d’argent criant, dans une gêne tenace. A Nîmes en 1785 il est tellement endetté qu’il doit fuir ses créanciers, porter ses maigres biens au mont-de-piété. En 1789, Louis XVI intervient pour qu’il ne soit pas enfermé pour dettes au Fort l’Evêque, probablement sur l’intervention de Mlle Montansier la directrice de théâtre en vogue.

A partir du 11 août 1792 sa situation s’améliore : il touche un salaire de 1500£ par mois, il peut utiliser des fonds secrets. C’est un virage pour lui. Il emménage dans un hôtel particulier rue de La Ville-l’Evêque. Il va y mener grand train, meubles de prix, berline dans son écurie….
Le ministre de la Guerre Joseph Servan lui octroie 30 000 livres le 15 septembre 1792 pour approvisionner l’armée en bottes et en souliers. Le 17 octobre puis le 14 décembre, le ministre s’inquiète et réclame à Fabre le compte des sommes versées. Le Sieur sous-économe du collège Louis-le-Grand vend la mèche : Fabre a vendu dix mille paires de souliers aux volontaires du collège à des prix usuraires, des souliers qui « ne duraient que douze heures à nos volontaires qui pataugeaient dans les plaines de la Champagne »… ! Robespierre plus tard l’accusera d’avoir réalisé un bénéfice de 40 000 £ sur cette opération.
Fabre d’Eglantine semble se sortir de ce mauvais pas. Elu député de la Seine à la Convention, il appelle à la concorde et à l’union. Pourtant dans « le Compte rendu au peuple souverain », journal affiché dont il est le rédacteur, il appelle au massacre : « …que le sang des traitres soit le premier holocauste offert à la Liberté.. ». Dans le numéro 7 il justifie la tuerie de Versailles du 9 septembre 1792 et tente d’organiser d’autres massacres en province. Les événements du 2 au 9 septembre ont fait autour de 1300 morts à Paris, les noyades de Nantes de nov 1793 et février 1794 dans la Baignoire Nationale 1800 et 4860 morts !!). Nous sommes loin de la jolie contine. Il vote la mort de Louis XVI sans appel ni sursis. Il n’a pas compris qu’il n’est plus sur une scène de théâtre. Dans le sens du vent, il veut donner l’image d’un révolutionnaire intransigeant. Mais il choisit de voter au gré de ses intérêts, intriguant de l’ombre, en faveur des hommes du moment, et même contre ses anciennes relations d’affaires.


Membre du Comité de Guerre depuis le 3 janvier 1793, il est chargé de mission pour la levée de 300 000 hommes. Vite remplacé le 9 mars. Puis c’est la Commission de Salut Public, et après le Comité de Salut public le 6 avril. Son projet de calendrier républicain est adopté, calendrier qui renvoie à une « idéologie agricole et rurale » par le nom des mois et des jours. Le 22 septembre 1792, après l’abolition de la royauté, les actes du gouvernement seront datés de l’An 1 de la République. Le calendrier grégorien est aboli, pour être remis en place par Napoléon le 1er janvier 1806.
L’affaire de l’ancienne Compagnie des Indes va sonner sa fin. Fabre avec Delaunay, Delacroix et Toulouse engage une campagne contre l’agiotage en accusant la Compagnie des Indes et les étrangers de spéculation au service de puissances étrangères. La Convention vote la suppression des compagnies par actions et la liquidation de la Compagnie. Les biens des étrangers sont mis sous séquestre. Fabre dénonce une vaste conspiration de l’étranger et accuse une vingtaine de personnes qui sont arrêtées dont des hébertistes. Il dénonce sans fin jusqu’à la fin décembre.
Mais on découvre que le décret de liquidation de la Compagnie est un faux. Fabre, Delaunay, Chabot, Basire se retrouvent accusés de chantage et de corruption, faux en écriture, concussion. Ils jouaient à la baisse sur leurs actions pendant que les compagnies par actions étaient supprimées. Un pot-de-vin de 500 000£ leur avait été versé par la Compagnie des Indes. Chambot aurait proposé en plus à Fabre 100 000£ en pot-de-vin.
Fabre est condamné pour corruption, trafic d’opinion, tentative de division et de destruction de la représentation nationale.
Le Comité de Salut Public se laisse convaincre par la réalité du complot de l’étranger, il doit faire face aux menées des affairistes et des étrangers réfugiés, aux intrigues royalistes du baron de Batz…. Comme on a dit en d’autres temps, « Dieu reconnaitra les siens » !!
Fabre d’Eglantine est guillotiné le 5 avril 1794 place du Trône (appelée ainsi en souvenir de l’arrivée à Paris du nouveau roi Louis XIV, puis place du Trône Renversé sous la Révolution, jusqu’à juillet 1794 plus de 1300 personnes y seront guillotinées !! La place prend le nom actuel de « place de la Nation » à l’occasion de la fête nationale du 14 juillet 1880, sous la Troisième République).

(calendrier républicain PLuviose)

 Fabre sera inhumé au cimetière des Errancis, puis aux Catacombes après la fermeture de ce cimetière.
Les légendes qui entourent cette mort, l’une le font pleurer  de n’avoir pas terminé un poème et Danton lui aurait dit : « Ne t’inquiète donc pas, dans une semaine, des vers, tu en auras fait des milliers… ». Ou bien pour une autre, on le voit fredonner « Il pleut, il pleut, bergère » en montant à l’échafaud.


Sources : /www.universalis.fr/carte-mentale/fabre-d-eglantine-- Roger Dufraisse agrégé de l'Université, maître assistant à l'université de Caen-- Patricia Bouchenot-Déchin, La Montansier. De Versailles au Palais-Royal, une femme d'affaires, Paris, Perrin, 2007 (ISBN 978-2-262-02681-3).--Manuel Bonnet La Montansier (1730-1820), la fameuse directrice, éditions Arlys, 2009 (ISBN 978-2-85495-395-4).-- dictionnaire des parlementaires français de 1789 à 1889 (Adolphe Robert et Gaston Cougny) assemblee-nationale.fr/sycomore/fiche/%28num_dept%29/12234
--www.rtl.fr/actu/debats-societe/fabre-d-eglantine-qui-composa-un-poeme-sur-le-chemin-de-la-guillotine-7784254691Lorent Deutsch
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