Agriculture en Uzège au 17ème
siècle
La canicule de cet été nous oblige à nous interroger sur ce que nous allons bien pouvoir planter au printemps prochain.
Au 17ème siècle, que cultivaient nos ancêtres dans leurs jardins ? Les baux, contrat d’affermage, contrat de location (arrentement) sont une des sources de renseignements sur les modes de vie des habitants de nos villages en ces temps reculés.
Deux exemples : les baux signés par Charles de Bargeton de 1700, et un bail de Monsieur de St Privat.
Un bail d’une durée de quatre ans de 1644 de Monsieur de St Privat pour ses jardins de Vers mentionne la culture de «freses et experges» (fraises et asperges), choux, blettes, endives, (ortollisse), pois, fèves, faviols, oignons, aulx. Monsieur de St Privat se contentera pour sa table de prendre d’une demi-table de «pourreau» (poireaux) et d’une demi-table de «pastenargues» (panais, navets, racines), de la moitié de courges «barbaresques hivernenques».
Par
ce texte on découvre les jardins de St Privat : parterres à tondre, allées
qui doivent être nettes et bien ratissées, des massifs bien bordés, des
«sipprès», des buys, qu’il faut tailler, des alaternes, des «horangers» et des
fleurs. Un art de vivre !
Le
bailleur (le propriétaire) prendra sa provision d’«ortollisse», des
légumineuses pour l’usage de sa table. Il se réserve les fruits de ses jardins.
Le
locataire a le droit de prendre autant de fumier que nécessaire et s’il a bien
travaillé il peut aller en plus s’employer ailleurs. Il sera payé : quatre
salmées de blé,
Un bail pour le domaine de Vallabrix est passé entre Charles de Bargeton et
Antoine Dubour en 1697 contre
Autre
bail, celui du 11 mars et du 24 aout 1700 signé entre notre seigneur Charles de
Bargeton et François Piallat est très différent.(adg – not Agniel). C’est un texte très complet.
A
la différence du contrat vu précédemment, ici le propriétaire va être payé en
argent et en récoltes par le locataire. Les signataires ont essayé de tout
prévoir. Le domaine doit avant tout produire. Le propriétaire de toute évidence
n’a pas la fortune de Monsieur de St Privat. La durée de location est de 6 ans.
Les récoltes seront partagées par moitié, mais les frais de gestion sont à la charge
du locataire : les récoltes de blé, vin, d’huile d’olive à partager en
deux, mais ouvrier à payer et à nourrir, moulin à huile et vendanges à payer
par le locataire. «le dit Piallat en fera les frais».
Les semences qu’il «conviendra de jeter
(semer) aux terres du domaine, le seigneur de Vallabrix les fournira les six
années après les avoir retirées de la récolte», afin d’être sûr que les
semences pour l’année suivante n’auront pas été mangées pendant l’hiver.
Le
locataire devra entretenir le domaine, murailles, berges, fossés.
Il
devra aussi s’occuper du troupeau de 143 moutons «bêtes à laine», tant moutons
que brebis. Le locataire engagera un berger dont il paiera la moitié de ses
gages mais il le nourrira. Le chien du troupeau sera nourri par le don par le
seigneur de six eminées de blé chaque année. Le seigneur nourrit le chien mais
pas le berger ? Le chien doit être en forme pour être efficace ?
La tonte des moutons se fera aux dépends du
locataire et la laine partagée par moitié. La peau des bêtes mortes sera vendue
pour remplacer les têtes manquantes. Par contre en cas de bêtes en fuite, donc
pas de peau à vendre, le locataire paiera 15 sols par bête en fuite. Le
locataire fabrique des fromages qu’il doit partager avec son bailleur (fromages
ou vente).
Dans
le bail sont aussi détaillées les instructions pour la gestion des bois, du
fumier, les autorisations pour le locataire d’engranger ses propres pailles
dans les bâtiments du seigneur.
Dans
le château sont loués aussi une chambre «de devant», le grenier au-dessus, le
jardin, la bergerie, la grange (paillier) à l’intérieur du fort, le tout devant
être entretenu en «bon père de famille» selon les termes consacrés, aux frais
du locataire.
Le
prix de la location par an est de
On
sait par ce descriptif que les de Bargeton possédaient des vignes, des prés,
des olivettes, des jachères, des enclos (parran).
Ce
texte nous montre le soin attentif apporté à envisager toutes les situations.
Il indique aussi que les Bargeton-Vallabris étaient toujours propriétaires du
château du Moulin Neuf sur St Quentin, et qu’ils y habitaient régulièrement car
le paiement de la location se fait au Moulin Neuf.
A
Vallabrix nous cultivions du blé appelé touzelle ou tauzelle, blé précoce sans
barbe, du seigle pour faire un mélange de blé et de seigle, le conségal.
Froment, orge, avoine et paumelle sont aussi cultivés selon les terrains.
L’olivier, la vigne, les mûriers et surtout l’élevage des moutons complètent. Au siècle précédent à St Quentin jusqu’à mille moutons et quatre cent à St Victor. Nous sommes dans un monde relativement fermé sur lui-même. On cultive pour sa famille et éventuellement pour un marché à l’intérieur du village ou du proche environnement. Les transports sont lents et difficiles, les péages et les poids et mesures différents selon les lieux, les taxes, tout cela n’encourage pas un éventuel commerce. Par ailleurs les récoltes sont maigres. On a peu de fumier, pas d’engrais, on enterre du buis pour rendre la terre plus fertile. Il faudra attendre 1780 environ pour que se développe la culture de la luzerne et du sainfoin, améliorant l’élevage et rendant ainsi le fumier plus rentable.
Le
compoix de 1728 indique un moulin à huile dans Vallabrix, peut-être la maison
de maître vers les ruines du four sur la route de Masmolène (anciennement
maison Desplans). La destruction d’une partie du château de 1703 nous apprend
que nous avions deux moulins bladiers (à blé ou à grain) sur Vallabrix, un au
quartier de Garrian donc sur l’Alzon, l’autre dans le village (où ?) donc
à la mode génoise avec une meule à âne. Des moulins à grains étaient absolument
nécessaires à proximité du village, car la farine était vitale, le pain étant
une source essentielle de nourriture. Le moulin de Garrian existait déjà vers
1550 du temps de Pierre de Bargeton qui le fait réparer.
Des
pépinières de mûriers sont mentionnées dans le compoix d’Uzès de 1618 :
une petite-fille de Mathieu de Bargeton, Catherine d’Entraigues en possédait
une.
Curieusement nous n’avons pas trouvé sur notre commune de traces de culture du chanvre, pourtant répandue dans tout l’Uzège et culture très importante pour nos artisans. Sur les différentes cartes nous n’avons pas vu sur Vallabrix de quartiers, de terrains appelés «canabières», indiquant cette culture. Les villages voisins comme St Siffret cultivaient cette plante. Pourtant les registres de capitations (impôts) de Vallabrix mentionnent régulièrement des cordiers. Et au 19ème siècle il sera interdit de faire rouir le chanvre dans les bassins du lavoir. Culture peut-être uniquement pour l’usage personnel et non la vente ?
Les
arbres à fruits semblent privilégiés. Plutôt qu’en plein champs, les figuiers,
pommiers, cerisiers ou poiriers sont cultivés à la rase des parcelles, dans les
haies, de même que les mûriers car là où un mûrier meurt, plus rien ne pousse,
dit la tradition populaire.
La disette est plus ou moins présente, en 1629, 1630, 1652, 1670…. Quand les blés gèlent, on fait de la farine avec les châtaignes, les pois chiches, les fèves. A Vallabrix pour la période de 1709, nous avons entre 47 feux (foyers fiscaux). En 1790 nous serons 82 feux soit 400 personnes environ. (adg - Paroisses des Communes – Gard- Dominique Lacroix)(Gérald Cholvy – Le Languedoc et le Roussillon).
Les
bois constituent des ressources non négligeables mais sont aussi le lieu de
conflits interminables, de réglementations contraignantes. Les potiers de St
Quentin ou des «étrangers d’ici», c’est-à-dire des villages voisins, volent
notre bois, déplacent les limites…. Cistes et bruyères pour faire grimper les
vers à soie, bois de chauffage, de construction, lieu de pâturages, fruits et
légumes sauvages, truffes et champignons, glands pour les cochons, écorces de
chênes pour les tanneries, et plus simplement ressources alimentaires
supplémentaires ou de remplacement…Souvent une coupe de bois permet à la
Communauté d’éponger ses dettes.
Jean Racine dans une lettre du 13 juin 1662 lors de son exil à Uzès explique comment les moissons sont faites dans notre région: «la moisson est déjà fort avancée (mi-juin)….on lie les gerbes à mesure qu’on les coupe, on ne laisse point sécher le blé sur la terre (comme cela se fait au nord de la Loire), car il n’est déjà que trop sec et dès le même jour on le porte à l’aire où on le bat…». (Revue du Midi Nîmes 1904/07 p280 – Gallica BN)
Au
18è siècle, les cochons couraient encore dans les rues du village, les
transformant en bourbier autour du four, de la fontaine, rendant les abords
difficiles et créant des conflits de
voisinage. Les porcs servaient d’éboueurs, malgré les calades en pierres rouges
du Brugas comme ce que nous avons découvert sous le goudron en 2014 lors
d’inondation, calades à l’intérieur du fort vers la «Maison Ronde».(Couradou Vallabrix février 2015 site de
Vallabrix ou médiathèque)
Des
décisions consulaires vont essayer de remédier à cela, et en 1772, après
maintes remontrances, on pense à engager un berger pour garder les cochons des
habitants. C’est le tenancier du four qui se chargera de l’employer. Les porcs
pourront manger les déchets du moulin et du four. Chaque cochon coutera à son
propriétaire 2 sols 6 deniers par mois pendant neuf mois et 3 sols les mois
d’été. Chaque truie ou ses petits, couteront 5 sols par mois jusqu’à la fin de
l’allaitement. Les habitants qui refuseraient de faire garder leurs porcs
devront payer malgré tout sous peine d’une amende de
On apprend par la même occasion que la période autorisée pour tuer les cochons s’étend du 11 octobre au dernier jour de carnaval. Une rotation et une solidarité entre les familles existait-elle pour ne pas perdre de la viande comme c’était encore le cas dans la plupart des villages il y a encore une cinquantaine d’années, avant les réfrigérateurs et les congélateurs ? (arch comm. Vallabrix – 1751/1795).
(restes de calade sous le goudron– rigole vers la Maison Ronde--2014)
Le
règne de Louis XIV (1643/1715) ne sera pas une période de surabondance de
récoltes. A plusieurs reprises, l’Intendant du Languedoc interdit de vendre ses
blés en dehors de la province, seuls les achats pour la consommation
personnelle sont autorisés pour éviter une spéculation et une augmentation de
prix du pain qui était encore un aliment de base.
Etés de sécheresse, hivers qui gèlent les oliviers et les châtaigniers, en particulier ceux de 1670 et 1709, pluies de sauterelles (1688), des guerres qui s’enchainent et qui enlèvent des bras aux champs, et au moment de la Révocation de l’Edit de Nantes en 1685, fuites des protestants artisans qui cultivaient pratiquement tous un petit lopin. A cette époque il était naturel d’avoir plusieurs métiers : le barbier-maréchal ferrant cultivait sa vigne et ses arbres, l’instituteur était maçon, et jardinait un clapas, les femmes s’occupaient du petit bétail, chauffaient les cocons de vers à soie dans leurs girons, cueillaient avec les enfants les fruits, légumes et feuilles de mûriers. Cultivateurs, artisans, ouvriers, avaient tous quelques poules, des abeilles, parfois un mulet, un cheval et on produisait au moins leur nourriture et celle de la famille. Des métiers à tisser les bas de laine occupaient les maisons, on travaillait pour un artisan plus fortuné. On s’en sortait comme on pouvait. Le règne de Louis XV ne sera pas plus heureux.
Nous
pouvons ici rendre hommage à nos anciens, paysans courageux, tenaces, et qui
malgré l’adversité ont continué à nourrir le pays. Ils nous ont certainement
plus fait avancer que les guerres de nos rois.
Sources :
archives municipales Vallabrix-Uzès-—archives départementales du Gard—BNF Gallica--photos perso--
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