samedi 10 octobre 2026

Agriculture en Uzège au 17ème siècle

 

Agriculture en Uzège au 17ème siècle

 


La canicule de cet été nous oblige à nous interroger sur ce que nous allons bien pouvoir planter au printemps prochain.

Au 17ème siècle, que cultivaient nos ancêtres dans leurs jardins ? Les baux, contrat d’affermage, contrat de location (arrentement) sont une des sources de renseignements sur les modes de vie des habitants de nos villages en ces temps reculés.

Deux exemples : les baux signés par Charles de Bargeton de 1700, et un bail de Monsieur de St Privat.

Un bail d’une durée de quatre ans de 1644 de Monsieur de St Privat pour ses jardins de Vers mentionne la culture de «freses et experges» (fraises et asperges), choux, blettes, endives, (ortollisse), pois, fèves, faviols, oignons, aulx. Monsieur de St Privat se contentera pour sa table de prendre d’une demi-table de «pourreau» (poireaux) et d’une demi-table de «pastenargues» (panais, navets, racines), de la moitié de courges «barbaresques hivernenques».

Par ce texte on découvre les jardins de St Privat : parterres à tondre, allées qui doivent être nettes et bien ratissées, des massifs bien bordés, des «sipprès», des buys, qu’il faut tailler, des alaternes, des «horangers» et des fleurs. Un art de vivre !

Le bailleur (le propriétaire) prendra sa provision d’«ortollisse», des légumineuses pour l’usage de sa table. Il se réserve les fruits de ses jardins.

Le locataire a le droit de prendre autant de fumier que nécessaire et s’il a bien travaillé il peut aller en plus s’employer ailleurs. Il sera payé : quatre salmées de blé, 60 livres argent/an, et un demi-vaisseau de vin en quatre fois. Le terrain doit produire mais aussi agrémenter le domaine, pour recevoir, pour affirmer un statut social. Ce bail (arrentement) est plus proche du contrat de travail actuel avec un employeur et un employé payé en argent et en récoltes. (adg – E 1124 – 1/10/1644).

Un bail pour le domaine de Vallabrix est passé entre Charles de Bargeton et Antoine Dubour en 1697 contre 79 livres. Son troupeau est de 143 bêtes à laine (moutons).(adg – Notaire Agniel). Le seigneur loue une salle du château et «le membre» (cave angle Est du château), donc les Bargeton n’habitaient plus Vallabrix à cette date.

Autre bail, celui du 11 mars et du 24 aout 1700 signé entre notre seigneur Charles de Bargeton et François Piallat est très différent.(adg – not Agniel). C’est un texte très complet.

A la différence du contrat vu précédemment, ici le propriétaire va être payé en argent et en récoltes par le locataire. Les signataires ont essayé de tout prévoir. Le domaine doit avant tout produire. Le propriétaire de toute évidence n’a pas la fortune de Monsieur de St Privat. La durée de location est de 6 ans. Les récoltes seront partagées par moitié, mais les frais de gestion sont à la charge du locataire : les récoltes de blé, vin, d’huile d’olive à partager en deux, mais ouvrier à payer et à nourrir, moulin à huile et vendanges à payer par le locataire. «le dit Piallat en fera les frais».

 Les semences qu’il «conviendra de jeter (semer) aux terres du domaine, le seigneur de Vallabrix les fournira les six années après les avoir retirées de la récolte», afin d’être sûr que les semences pour l’année suivante n’auront pas été mangées pendant l’hiver.

Le locataire devra entretenir le domaine, murailles, berges, fossés.

Il devra aussi s’occuper du troupeau de 143 moutons «bêtes à laine», tant moutons que brebis. Le locataire engagera un berger dont il paiera la moitié de ses gages mais il le nourrira. Le chien du troupeau sera nourri par le don par le seigneur de six eminées de blé chaque année. Le seigneur nourrit le chien mais pas le berger ? Le chien doit être en forme pour être efficace ?

 La tonte des moutons se fera aux dépends du locataire et la laine partagée par moitié. La peau des bêtes mortes sera vendue pour remplacer les têtes manquantes. Par contre en cas de bêtes en fuite, donc pas de peau à vendre, le locataire paiera 15 sols par bête en fuite. Le locataire fabrique des fromages qu’il doit partager avec son bailleur (fromages ou vente).

Dans le bail sont aussi détaillées les instructions pour la gestion des bois, du fumier, les autorisations pour le locataire d’engranger ses propres pailles dans les bâtiments du seigneur.

Dans le château sont loués aussi une chambre «de devant», le grenier au-dessus, le jardin, la bergerie, la grange (paillier) à l’intérieur du fort, le tout devant être entretenu en «bon père de famille» selon les termes consacrés, aux frais du locataire.

Le prix de la location par an est de 24 livres pour le domaine et de 5 sols pour la chambre. Il est évident que le seigneur compte surtout sur les récoltes pour vivre. Nous sommes en face d’un gentilhomme campagnard, différent de Monsieur de St Privat. Ici pas de potager, de jardin d’agrément. Les légumes de Charles de Bargeton poussaient certainement au domaine du Moulin Neuf sur St Quentin, où il habitait.

On sait par ce descriptif que les de Bargeton possédaient des vignes, des prés, des olivettes, des jachères, des enclos (parran).

Ce texte nous montre le soin attentif apporté à envisager toutes les situations. Il indique aussi que les Bargeton-Vallabris étaient toujours propriétaires du château du Moulin Neuf sur St Quentin, et qu’ils y habitaient régulièrement car le paiement de la location se fait au Moulin Neuf.

A Vallabrix nous cultivions du blé appelé touzelle ou tauzelle, blé précoce sans barbe, du seigle pour faire un mélange de blé et de seigle, le conségal. Froment, orge, avoine et paumelle sont aussi cultivés selon les terrains. 

L’olivier, la vigne, les mûriers et surtout l’élevage des moutons complètent. Au siècle précédent à St Quentin jusqu’à mille moutons et quatre cent à St Victor. Nous sommes dans un monde relativement fermé sur lui-même. On cultive pour sa famille et éventuellement pour un marché à l’intérieur du village ou du proche environnement. Les transports sont lents et difficiles, les péages et les poids et mesures différents selon les lieux, les taxes, tout cela n’encourage pas un éventuel commerce. Par ailleurs les récoltes sont maigres. On a peu de fumier, pas d’engrais, on enterre du buis pour rendre la terre plus fertile. Il faudra attendre 1780 environ pour que se développe la culture de la luzerne et du sainfoin, améliorant l’élevage et rendant ainsi le fumier plus rentable.

Le compoix de 1728 indique un moulin à huile dans Vallabrix, peut-être la maison de maître vers les ruines du four sur la route de Masmolène (anciennement maison Desplans). La destruction d’une partie du château de 1703 nous apprend que nous avions deux moulins bladiers (à blé ou à grain) sur Vallabrix, un au quartier de Garrian donc sur l’Alzon, l’autre dans le village (où ?) donc à la mode génoise avec une meule à âne. Des moulins à grains étaient absolument nécessaires à proximité du village, car la farine était vitale, le pain étant une source essentielle de nourriture. Le moulin de Garrian existait déjà vers 1550 du temps de Pierre de Bargeton qui le fait réparer.

Des pépinières de mûriers sont mentionnées dans le compoix d’Uzès de 1618 : une petite-fille de Mathieu de Bargeton, Catherine d’Entraigues en possédait une.

Curieusement nous n’avons pas trouvé sur notre commune de traces de culture du chanvre, pourtant répandue dans tout l’Uzège et culture très importante pour nos artisans. Sur les différentes cartes nous n’avons pas vu sur Vallabrix de quartiers, de terrains appelés «canabières», indiquant cette culture. Les villages voisins comme St Siffret cultivaient cette plante. Pourtant les registres de capitations (impôts) de Vallabrix mentionnent régulièrement des cordiers. Et au 19ème siècle il sera interdit de faire rouir le chanvre dans les bassins du lavoir. Culture peut-être uniquement pour l’usage personnel et non la vente ?

Les arbres à fruits semblent privilégiés. Plutôt qu’en plein champs, les figuiers, pommiers, cerisiers ou poiriers sont cultivés à la rase des parcelles, dans les haies, de même que les mûriers car là où un mûrier meurt, plus rien ne pousse, dit la tradition populaire. 

La disette est plus ou moins présente, en 1629, 1630, 1652, 1670…. Quand les blés gèlent, on fait de la farine avec les châtaignes, les pois chiches, les fèves. A Vallabrix pour la période de 1709, nous avons entre 47 feux (foyers fiscaux). En 1790 nous serons 82 feux soit 400 personnes environ. (adg - Paroisses des Communes – Gard- Dominique Lacroix)(Gérald Cholvy – Le Languedoc et le Roussillon).

Les bois constituent des ressources non négligeables mais sont aussi le lieu de conflits interminables, de réglementations contraignantes. Les potiers de St Quentin ou des «étrangers d’ici», c’est-à-dire des villages voisins, volent notre bois, déplacent les limites…. Cistes et bruyères pour faire grimper les vers à soie, bois de chauffage, de construction, lieu de pâturages, fruits et légumes sauvages, truffes et champignons, glands pour les cochons, écorces de chênes pour les tanneries, et plus simplement ressources alimentaires supplémentaires ou de remplacement…Souvent une coupe de bois permet à la Communauté d’éponger ses dettes.

Jean Racine dans une lettre du 13 juin 1662 lors de son exil à Uzès explique comment les moissons sont faites dans notre région: «la moisson est déjà fort avancée (mi-juin)….on lie les gerbes à mesure qu’on les coupe, on ne laisse point sécher le blé sur la terre (comme cela se fait au nord de la Loire), car il n’est déjà que trop sec et dès le même jour on le porte à l’aire où on le bat…». (Revue du Midi Nîmes 1904/07 p280 – Gallica BN)

Au 18è siècle, les cochons couraient encore dans les rues du village, les transformant en bourbier autour du four, de la fontaine, rendant les abords difficiles et créant des  conflits de voisinage. Les porcs servaient d’éboueurs, malgré les calades en pierres rouges du Brugas comme ce que nous avons découvert sous le goudron en 2014 lors d’inondation, calades à l’intérieur du fort vers la «Maison Ronde».(Couradou Vallabrix février 2015 site de Vallabrix ou médiathèque)

Des décisions consulaires vont essayer de remédier à cela, et en 1772, après maintes remontrances, on pense à engager un berger pour garder les cochons des habitants. C’est le tenancier du four qui se chargera de l’employer. Les porcs pourront manger les déchets du moulin et du four. Chaque cochon coutera à son propriétaire 2 sols 6 deniers par mois pendant neuf mois et 3 sols les mois d’été. Chaque truie ou ses petits, couteront 5 sols par mois jusqu’à la fin de l’allaitement. Les habitants qui refuseraient de faire garder leurs porcs devront payer malgré tout sous peine d’une amende de 5 livres, ce qui est une somme élevée. Au siècle précédent les propriétaires de terres payaient déjà un berger pour que les porcs du village désherbent en grattant leur terrain….

On apprend par la même occasion que la période autorisée pour tuer les cochons s’étend du 11 octobre au dernier jour de carnaval. Une rotation et une solidarité entre les familles existait-elle pour ne pas perdre de la viande comme c’était encore le cas dans la plupart des villages il y a encore une cinquantaine d’années, avant les réfrigérateurs et les congélateurs ? (arch comm. Vallabrix – 1751/1795).


(restes de calade sous le goudron– rigole vers la Maison Ronde--2014)

Le règne de Louis XIV (1643/1715) ne sera pas une période de surabondance de récoltes. A plusieurs reprises, l’Intendant du Languedoc interdit de vendre ses blés en dehors de la province, seuls les achats pour la consommation personnelle sont autorisés pour éviter une spéculation et une augmentation de prix du pain qui était encore un aliment de base.

Etés de sécheresse, hivers qui gèlent les oliviers et les châtaigniers, en particulier ceux de 1670 et 1709, pluies de sauterelles (1688), des guerres qui s’enchainent et qui enlèvent des bras aux champs, et au moment de la Révocation de l’Edit de Nantes en 1685, fuites des protestants artisans qui cultivaient pratiquement tous un petit lopin. A cette époque il était naturel d’avoir plusieurs métiers : le barbier-maréchal ferrant cultivait sa vigne et ses arbres, l’instituteur était maçon, et jardinait un clapas, les femmes s’occupaient du petit bétail, chauffaient les cocons de vers à soie dans leurs girons, cueillaient avec les enfants les fruits, légumes et feuilles de mûriers. Cultivateurs, artisans, ouvriers, avaient tous quelques poules, des abeilles, parfois un mulet, un cheval et on produisait au moins leur nourriture et celle de la famille. Des métiers à tisser les bas de laine occupaient les maisons, on travaillait pour un artisan plus fortuné. On s’en sortait comme on pouvait. Le règne de Louis XV ne sera pas plus heureux.

Nous pouvons ici rendre hommage à nos anciens, paysans courageux, tenaces, et qui malgré l’adversité ont continué à nourrir le pays. Ils nous ont certainement plus fait avancer que les guerres de nos rois.

Sources : archives municipales Vallabrix-Uzès-—archives départementales du Gard—BNF Gallica--photos perso--

 

 

 

 

 

 

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