mardi 14 janvier 2020

Montpellier la Belle


Montpellier la Belle :




Le site de Montpellier est visité par les hommes depuis au moins 11 000 ans : une fouille rue de la Fontaine-du-Pila fait état d’un campement de chasseurs au bord du Verdanson.
Mais en fait Montpellier naît au milieu du Moyen-Age profitant d’une période de croissance économique, démographique et culturelle. Centre du savoir par son université, cosmopolite dès ses origines, elle attire les intellectuels de toute l’Europe malgré la crise des 14è et 15è siècles qui plomba l’économie de tout le sud, hiver de 1364 où même l’étang de Thau est gelé, peste noire, guerre de Cent Ans….. Les guerres de religion du 16è siècle vont sérieusement impacter aussi le commerce de la ville. Verrou entre l’Espagne aragonaise et l’Italie, la France et le comté de Toulouse la ville connut d’autres épisodes sanglants. Mais ce n’est pas le lieu aujourd’hui d’en parler. Peut-être plus tard. Ceci dit, l’Histoire façonne les hommes bien plus qu’ils ne la transforment !!

Le rivage méditerranéen entre les Alpes et les Pyrénées est une terre de peuplement et de passage : Phéniciens, Grecs, Ibères, Ligures, Celtes, et Rome ont tous laissé des influences multiples. Le Languedoc devenu colonie romaine en 123 avt notre ère se dote d’une route la Voie Domitienne, axe qui unit l’Italie à l’Espagne.  Cette voie est construite vers 118 av JC à l’instigation du général romain Cneus Domitius Ahenabarbus d’où son nom.

La ville de Montpellier voit le jour en 985 au sud de cette voie et au nord de la Route du Sel, sur le Cami Roumieu, le Chemin Romain qui passe entre ces deux routes. Il s’agit au départ d’un domaine rural, une simple « villa » nous dit une charte de donation délivrée par Bernard comte de Melgueil. (Maugio) donnée à Guillem seigneur dans la vallée de l’Hérault. On parle alors du Mons Pestelarium.
(logo ou en-tête de la mairie de Montpellier)
Dès le 11ème siècle la famille des Guillem devient plus puissante que celle des comtes de Melgueil. Les alliances par mariages illustrent la position des seigneurs de Montpellier : Guillem VII épouse en 1156 une descendante d’Hugues Capet, Mathilde et Guilhem VIII se marie en 1174 avec Eudoxie, nièce de l’Empereur de Byzance. Le bourg compte au début du 14ème siècle 40 000 habitants, la deuxième ville du royaume de France, à égalité avec Rouen. En 1100 on comptait seulement 5000 habitants environ. Deux collines très proches forment le site de la ville, dominant la plaine ; un bourg se développera sur chacune de ces collines pour se rejoindre plus tard.

    Les Guillem favorisent le commerce en attirant les marchands itinérants par des conditions d’implantation avantageuses. Le cami roumieu est un des chemins de pèlerinage pour Saint-Jacques de Compostelle. Montpellier est une étape pour les pèlerins grâce à une petite chapelle dédiée à Marie (place Jean Jaurès)(crypte de Notre-Dame des Tables au 13ème siècle ?). Cette chapelle est située au cœur du bourg par son emplacement mais aussi à l’origine du développement de la ville. On la retrouve sur les armes de Montpellier, la Vierge Marie devant une église dorée. On ne dira jamais assez l’importance des pèlerinages pour l’économie des contrées traversées. Le pèlerin achète, dort, mange, se soigne, développe l’artisanat, donc apporte au commerce un souffle nouveau. La famille des Raymond de St Gilles-Toulouse, les abbés de Cluny ont bien compris l’importance économique des pèlerinages en donnant des terres, favorisant l'installation d'artisans tout au long des chemins de Compostelle de notre région.
Sceau de Guilhem VIII jouant de la harpe, 1190.

Benjamin de Tudèle en 1160 nous dit : « la ville est fort fréquentée par toutes les nations, tant chrétiennes que mahométanes et on y trouve des négociants venant notamment du pays de Algarbes (Mahreb, Andalousie), de toute l’Europe et de la terre d’Israël » « c’est la ville où l’on trouve le plus de lettrés d’importance ». Les fouilles archéologiques montrent des tombes juives et musulmanes sur le site. Les écoles et universités enseignent le droit et la médecine à bon nombre d’étudiants européens. Nous pouvons nous souvenir des Platter, (sur ce blog Du Mendiant au Professeur du 13/09/2017). Une liberté d’esprit de la part de Guilhem VIII qui en 1181 autorise quiconque quelles que soient ses origines et sa confession à enseigner la médecine à Montpellier. La médecine va connaitre un essor prodigieux grâce aux connaissances des trois civilisations, juive, arabo-musulmane, chrétienne. Ce souverain apparaît comme le patron des arts et des sciences.

(biu-montpellier-medecin)
Au 13ème siècle Montpellier est le principal port d’entrée des épices ; Marseille n’est pas encore française. Les bateaux marchands venaient de Tyr, Alexandrie, Constantinople,….Barcelone, Majorque, Venise.. Des comptoirs montpelliérains étaient implantés dans toutes ces villes. Nous exportions les draps écarlates (spécialité des drapiers-vermillon) vers toute l’Europe et même l’Orient. Nos chênes kermès nous donnaient des cochenilles qui fournissaient la teinture rouge. Nous vendions des produits régionaux, herbes aromatiques, réglisse, miel, fruits comme les figues, abricots, melons, légumes, vins, et plaque tournante internationale, nous revendions poivre, safran d’Espagne, cannelle, sucre de Candie, clou de girofle…. En direction du nord de l’Europe, Paris… Le miel de Narbonne, la réglisse de Montpellier vont fabriquer les fameuses « grisettes de Montpellier », petits bonbons en forme de petit pois que les pèlerins achetaient dès le 13ème siècle. Au 14ème siècle on dénombre autour de 170 "parfumeurs", vendeurs d'épices, plantes aromatiques dans l'Ecusson !!

Des documents nous racontent Montpellier : 
Le Petit Thalamus est créé au début du 13ème siècle : les consuls de la ville y consignent l’histoire au jour le jour de la ville. Une richesse pour les historiens et pour l’identité de la cité. Ces écrits couvrent la période de 1204 à 1604, depuis les origines du consulat, coutumes, statuts, établissements urbains, listes consulaires, annales en occitan puis en français, les rencontres, les visiteurs….. Une mémoire commune et une conscience urbaine. (à voir aux archives municipales ou sur internet)


Mais d’où vient le nom de « Montpellier » ? Des hypothèses qui ajoutent au charme mystérieux de ce lieu. De nombreux linguistes se sont penchés sur cette énigme comme le célèbre A Germain.

Le Mont du Verrou, le Mont des Jeunes Filles, des Epices….
-         Mons Pessulus ou la montagne fermée par un verrou ferait allusion à des palissades qui entouraient le bourg pour le protéger sur ces chemins de grands passages. Autre hypothèse : aux origines de la ville construite au milieu de la garrigue, les habitants avaient seuls le droit de pâture, la palissade interdisait ainsi aux troupeaux étrangers de venir pâturer.

-         Le Mont des Jeunes Filles, poètique mais peu probable : «Le comte de Maguelone Aigulf -contemporain de Pepin-le-Bref- frappé des graves changements politiques auxquels il assistait, consulta, dit-on, un talmudiste, son médecin et son familier. Celui-ci lui fit voir, au milieu d'un bois et pendant le silence de la nuit, deux arbustes, deux arbrisseaux mystérieux qui d'abord distants l'un de l'autre se réunirent bientôt en un grand arbre à doubles racines. Apparut ensuite une jeune fille avec deux têtes, ces deux têtes, à leur tour, se condensèrent en une seule ravissante de beauté et rayonnante de gloire qui d'une bouche fatidique se mit à prophétiser l'avenir. Or, ajoute la légende, le comte Aigulf, dans le bois et au même endroit où il avait eu cette apparition jeta les fondements d'une ville et cette ville se serait alors appelée Montpellier.»

-         Mont Puellarum : de Monspuelium en latin qui fait référence soit aux deux sœurs de Saint Fulcan qu’Arnaud de Verdale évêque de Maguelonne dit avoir été maitresses et donatrices du domaine de Montpellier ou bien soit à la beauté de ses jeunes filles. La tradition veut que dans la ville de Montpellier «les femmes sont les plus jolies du royaume avec les meilleurs ports de tête ».(mont puellarum, mont des pucelles)

-         Le Mont Pistilarius ou mont des épices ; les garrigues alentour devaient fournir du thym, romarin, sauge….

-         Mont Pestellario, mont des pastels : cette plante qui sert à teinter les toiles – Pestemmarium, mont des épices…

-         Mont Petrosum, colline des pierres…. peut-être l'hypothèse la plus réaliste, étant donné les garrigues qui entourent le site.

Montpellier reste toujours aussi énigmatique, secrète, comme ses belles dames !!



 (tour de la Babote)

Sources : Jeannine Redon, Nouvelle histoire de Montpellier, ed. du Mont, Cazouls-les-Béziers, 2015, 271 p. 350 illustr.--- Jean Segondy, Histoire de Montpellier, 1re partie : Montpellier, ville seigneuriale. Les Guilhem et les rois d’Aragon, Xe et XIVe siècles, Montpellier, 1968.-- Christian Amalvi et Rémy Pech, Histoire de Montpellier, Toulouse, Privat SAS, coll. « Histoire des villes », 2015, 925 p.--- Félix Platter et Thomas Platter, récits de voyages entre 1499 et 1628, édités par Emmanuel Le Roy Ladurie , Le Siècle des Platter, 2 tomes, Éd. Fayard, 1995 et 2000.--- Albert Fabre, Petite histoire de Montpellier : depuis son origine jusqu'à la fin de la Révolution, Monein d. Princi Negue, 2006, 236 pages (Arremoludas, no 153) (ISBN 2-84618-337-6).---wikipedia.org-- presse locale et régionale : La Gazette économique et culturelle (magazine hebdomadaire), La Gazette de Montpellier (hebdomadaire), La Marseillaise - -- photos montpellier.fr—biu-montpellier.fr---Traumrune/wikimedia communs/CCBY-SA3.0—23/10/2014---


Les Trois Grâces -fotocommunity.fr-D'après Etienne Dantoine 1773-1776




samedi 4 janvier 2020

Vitamine C Le Scorbut à nouveau là


La Vitamine C :Le Scorbut à nouveau là


Après les fêtes de fin d'année, nous avons bien besoin de vitamines. Voici l'histoire de la vitamine C.
La vitamine C ou acide ascorbique a vaincu un des grands fléaux de l’humanité : le scorbut. Pourtant il revient dans certaines populations avec des carences alimentaires dues à la pauvreté mais aussi à notre mode de vie.
Ce nom évoque les histoires de marins ; mais cette maladie sévissait aussi dans les régions arides ou désertiques ainsi que dans nos campagnes. C'était la maladie des déshérités, souvent mortelle en elle-même, sinon par les maux qu'elle générait.
Joinville en 1249 sous le roi St Louis nous décrit une maladie qui décime les rangs des croisés à la bataille de Damiette. De même en 1498 l’équipage de Vasco de Gama est ravagé par le même mal face aux côtes du Mozambique : 100 marins sur les 160 en meurent.
Jacques Cartier en 1535 « découvre » le Canada. L’hiver est très froid, les deux navires sont bloqués par les glaces. Les marins campent du début du mois de novembre 1535 à fin avril 1536 à l’embouchure du fleuve St Laurent. Les hommes s’affaiblissent de jour en jour, ils contractent ce que l’on appelait « la maladie des marins ». Un, puis deux, puis 25 meurent sur les 100. On ne peut les enterrer tant la terre est gelée. Jacques Cartier fait le serment d’aller à Notre Dame de Rocamadour à son retour en France si la maladie recule. C’est encore l’époque où l’on croit que les maladies sont des punitions de Dieu. 
(https://www.atsenti.com/blogue/annedda-ultime-verdict Julie Laforest février 2017)
 Un indien, Domagaya, fils du chef iroquois Donnacona se présente et propose un remède : une décoction de feuilles et d’écorce d’un arbre « Anneda ». Il y ajoute de l’écorce de sapin et des épinettes blanches des aiguilles. Les marins survivants en boivent tous les jours, et miracle ils retrouvent la santé. L’anneda du nom que lui donne les indiens serait le sapin baumier ou le cèdre blanc d’Amérique ou encore le pruche du Canada. Les trois arbres servaient dans la pharmacopée des autochtones. Jacques Cartier en a bien ramené des boutures mais sans susciter un grand intérêt. Par la suite on parlera d’arbre de vie.
Dans les années 1610 le chirurgien anglais Woodhall mentionne l’intérêt des citrons et des oranges dans le traitement du scorbut. Puis vers 1670 Vernette dans son traité sur cette maladie fait allusion à une possible carence qui déclencherait le scorbut. Il faut attendre 1734 avec le Hollandais Bachstrom pour que l’on avance d’une manière significative : il affirme que la maladie est due à l’absence de légumes et de fruits dans l’alimentation.

En 1744 un médecin de la marine anglaise James Lind conduit une expérimentation lors d’un voyage de Gibraltar à Hyères pour tenter de confirmer l’hypothèse de Bachstrom. Il embarque sur le navire le Salisbury à Gibraltar 12 malades scorbutiques au même stade de la maladie : taches sur la peau, lésions buccales, tendance paralysante…. Ils sont nourris de la même façon : bouillon de mouton frais, pudding, biscuits bouillis, orge, raisins secs, riz, groseille rouge, sagou et vin. Mais il assemble les malades deux par deux et leur distribue un complément  : le premier groupe a une pinte de cidre, le second 15 gouttes d’élixir de vitriol trois fois par jour, le troisième 2 cuillerées de vinaigre trois fois par jour, le quatrième une demi-pinte d’eau de mer, le cinquième deux oranges et deux citrons, le sixième une noix de muscade d’un électuaire recommandé par un chirurgien comprenant de l’ail, de la moutarde, du raifort, du baume du Pêyrou et de la myrrhe.
Quinze jours de traitement rigoureusement surveillé. Un seul groupe est guéri celui qui a eu droit aux fruits. Lind avait prouvé que le jus de citron et d’orange constituait un traitement efficace contre le scorbut qui n’était ni contagieux, ni d’origine infectieuse, mais bien une maladie carentielle.

Mais il fallut du temps pour que les médecins en particulier dans la marine acceptent cette conclusion. Mac Bride était La référence à la cour d’Angleterre ; il avait écrit des règles thérapeutiques sacro-saintes quelques années auparavant et il n’était pas question de l’usage des jus de fruits pour lutter contre le scorbut. D’autres médecins lui emboîtaient le pas comme Pringle, Hunter, pourtant universitaires de renom. Ils s’appuyaient sur l’expérience du frère de Mac Bride, navigateur aux Falkland aujourd’hui Malouines dont l’équipage ne présentait pas de signe de scorbut bien que ne consommant pas de jus de fruits. Peut-être à cause des nombreuses escales qui étaient l’occasion de manger des fruits et des légumes ?
Enfin G Blanc en 1793 fait adopter par la marine anglaise l’utilisation du jus de fruits en guise de prévention du scorbut. James Lind était mort depuis un an. Cette pratique restera secret militaire pendant toute la période des guerres napoléoniennes. Les forces françaises subiront les ravages de la maladie au contraire des marins anglais.  La déroute de Trafalgar à cause de Lind et du scorbut ??
Il faudra un certain temps pour comprendre l’efficacité indéniable des jus de fruits contre le scorbut. En 1907 une expérience en Norvège sur un cobaye au régime carencé en fruits et légumes : il guérit quand son régime alimentaire redevient normal. Le scorbut est bien dû à une carence alimentaire.
En 1928 Szent-Gyorgi isole l’acide hexuronique dans les capsules surrénales du cobaye et du singe, puis en 1932, le même acide dans le jus de citron. Ce sera le prix Nobel pour Szent-Gyorgi, Haworth, et Reichstein. Les expériences dès lors vont montrer que c’est l’absence de cet acide qui est la cause du scorbut. On sait maintenant que la vitamine C intervient dans bien d’autres secteurs, vieillissement, cancer, maladies cardio-vasculaires, diabète…simplement pour la bonne humeur et un certain confort.
Mais le scorbut oublié réapparaît dans certaines populations, chez l’adulte comme chez l’enfant en Europe et en particulier dans les pays développés. Les médecins ont parfois du mal à le diagnostiquer, pensant l’époque de cette maladie révolue. Il faut dire que les signes cliniques peuvent être variés et communs à bien d’autres maladies : saignements de gencives, purpura, douleurs osseuses, anorexie, anémie….. et baisse des défenses immunitaires. La maladie peut être fatale en cas de retard de diagnostic ou en cas de traitement inapproprié.
Malnutrition, précarité sociale mais aussi en présence d’une dénutrition chez des malades qui ne consomment aucun agrume, aucun fruit, des symptômes qui doivent alerter.
Depuis 2016, 2017,2018 La Revue de Médecine Interne fait état de cas de scorbut à Nice, Montpellier. Une patiente avec des troubles du comportement alimentaire, anorexie et ablation partielle de l’estomac, purpura, douleurs osseuses résistantes aux médicaments. Des SDF à Montpellier. Des personnes âgées de plus de 75 ans à Rouen et à Reims en institution ou chez elles. Des nourrissons nourris au lait sans vitamine…. Et que dire des sandwichs, des handburgers avec une feuille de salade et parfois une rondelle de tomate !! Au pays de la gastronomie, nous ne savons pas toujours nous nourrir et nous vivons à cent à l’heure… Et la machine se dérègle !!
Le professeur de médecine montpellerien Jacques Mirouze (1921-1991) s’interrogeait en 1987 sur la grandeur et la décadence de la vitamine C : »Grandeur …sans hésitation, la preuve en est faite après des siècles d’égarement. Décadence…sûrement pas puisque les plus grands biologistes et médecins discutent encore aujourd’hui de sa place dans le confort de notre vie de tous les jours »…Nous n’avons pas fini de parler de la Vitamine C !! Orange, cassis, poivrons, persil, chou, et autres fruits et légumes… pleins de vitamine C à consommer sans modération.

Sources : Jacques Mathieu et al., L'annedda : l'arbre de vie, Québec, Éditions du Septentrion, coll. « Cahiers du Septentrion », 2009, 187 p. (IISBN9788-2-89448-591-0 OCLC 440241088---  www.ville.quebec.qc.ca/citoyens/patrimoine/toponymie/fiche.aspx?ldFiche=598 --- Professeur Jacque Mirouze de l’Académie de Médecine Historia fév 1987 n)482p 64/68--- Emmanuel Bévillon, Jacques Cartier, le scorbut et la bière de sapinette Yannick Romieux Revue d’Histoire de la Pharmacie 1993 n)296 Persée internet--  Marc Gozlan 9/9/2018 www LeMonde.fr/blog/realités biomedicales/Le-retour-du-scorbut-unemaladie-que-l’on-croyait-disparue/-- www.nutrivita.fr/histoire-vitamine-c/---www .diabètemagazine.fr/la-vitamine-c-et-votre-sante-clouer-le-bec-aux-idees-recues/ ---

 




mercredi 25 décembre 2019

Elisabeth Eidenbenz Exemple pour l'Humanité


Elisabeth Eidenbenz Exemple pour l'Humanité




Une femme-courage qui refuse un monde où l’humanité est absente. « Il faut parfois désobéir pour rester un être humain ».
Elle est née en Suisse à Wila dans le canton de Zurich le 12 juin 1913. Elle quitte ce monde le 23 mai 2011 dans le petit village de Retawinkel près de Vienne, en Autriche.
 Une vie de partage, de soutien aux autres, aux femmes, aux enfants.


Son père est pasteur protestant, une famille nombreuse dont elle est une des plus jeunes. D’abord institutrice en Suisse puis au Danemark. Quand arrive la guerre d’Espagne, le Service Civil International lui propose de partir à Madrid en 1937 pour aider les mères et les enfants victimes des évenements. Elle devait rester que le temps des vacances scolaires. Les évenements en ont décidé autrement. Pendant deux ans elle s’occupe des petits madrilènes qui viennent se mettre à l’abri des combats. Elle distribue des vivres aux personnes agées. Elle nous laisse des photos des combats, des villes en ruines… Plus de 800 clichés.


(Saint-Jean d’Aigues-Vives-azinat.com)

Puis l’armée de Franco arrivent à Barcelone, Madrid, et les civils et soldats républicains doivent partir sur les routes chercher refuge, en France notamment.
Mais dans notre pays rien n’est prêt pour accueillir ces familles. Le gouvernement du Front Populaire n’est plus, le radical Edouard Daladier est en poste. L’heure est à la xénophobie et aux décret-lois contre les étrangers.

En l’espace d’une quinzaine de jours, c’est 500 000 personnes, adultes, enfants, qui arrivent de notre côté des Pyrénées. A Argelès un camp de fortune voit s’entasser
jusqu’à 180 000 personnes dans le sable dans des conditions d’hygiène épouvantable. Les autorités sont débordées, la population se méfie de ces « rouges » qui ne sont pas autant catholiques qu’elle le souhaiterait. Des rumeurs de massacres de curés ont précédé ces réfugiés.

Des camps sont improvisés, avec triple rangée de barbelés surveillés par des soldats. Les parents, les mères, les futures mères sont arrivés extenués après avoir marché des jours sur les chemins de montagne dans le froid. Le manque de nourriture et les maladies déciment les enfants et surtout les nourrissons. Des cas de dysenterie, de pneumonie et même de lèpre sont répertoriés. La vermine, les rats pullulent. Les mères accouchent dans le sable, creusant des trous pour avoir moins froid. L’hiver 1939 est un des plus rigoureux de notre histoire. On ramène de la paille des haras de Perpignan pour faire des paillasses. L’historien Tristant Castanier y Palau pense que « le taux de mortalité des enfants entre six mois et quatre ans pourrait atteindre 60%». Des employés du Service Civil International, ONG Suisse, comme Karl Ketterer, exigent de pouvoir porter secours en menaçant de dénoncer dans la presse les conditions de vie dans ces camps.
Elisabeth obtient un laisser-passer et organise des distributions alimentaires au Camp de Saint-Cyprien, dans celui d’Argelès sur Mer, celui de Bram dans l’Aude. Le 7 mars 1939 elle écrit : "Il pleut des cordes toute la journée. Par la fenêtre je regarde par la mer. Il y a seulement sept kilomètres d’ici au sable d’Argelès : 80 000 jeunes gens sans chaussures dignes de ce nom, sans chaussettes, sans chemise derrière le fil barbelé prolongent leur existence dans la plus grande incertitude de ce qui arrivera demain…. Cela me fait mal de sentir comment ces êtres humains sont désignés et considérés par des gens conscients, à des postes officiels, comme des criminels et des moitiés d’homme de moindre valeur..."
    (château d’En Bardou- Elne www.maternitesuissedelne.com/le-chateau.html)

Une première maternité à Brouilla près de Perpignan qui fonctionnera six mois avant de fermer. Puis à Elne, le château d’En Bardou et sa coupole en verre mais aussi avec un toit percé. L’industriel Eugène Bardou  avait fait construire cette demeure de campagne dans les années 1900-1902. (Eugène est un des petits-fils de Jean Bardou inventeur du papier à cigarette Job-Nil)
Elisabeth réunit les fonds privés pour le restaurer et des sages-femmes et des infirmières arrivent de Suisse. Les trois étages du bâtiment sont aménagés : une salle de réunion et une salle d’attente en bas, au premier étage les salles d’accouchement et la nurserie avec une vingtaine de petits lits, et au troisième étage, les chambres du personnel. Une infirmerie, une cantine… Il faut acheter des médicaments, du ravitaillement, du matériel, miracles à trouver en ces temps de pénurie. Il faut des camions, des véhicules pour aller chercher les futures mamans dans les camps. Elisabeth devient gestionnaire, infirmière, sage-femme, pédiatre sur le tas. Le 7 septembre 1939 une petite fille Pépita nait au milieu de la nuit.
Les futures mères arrivent de tous les camps de la région, quatre semaines avant d’accoucher et repartent théoriquement un mois après avec un couffin et une couverture. Mais très vite les femmes restaient quelques mois avant de retourner au camp. C’est le cas de la maman de Vladimir qui retourne au camp d’Argelès en mai 1941 après six mois à la maternité. Malheureusement elle sera déportée sans retour. Les mamans trouvaient calme, solidarité malgré ce qui se passait dehors. Les mères qui avaient trop de lait ou dont l’enfant était mort-né, donnaient leur lait. On se passait les vêtements, les langes…


Les dons arrivent de toute l’Europe pour faire fonctionner la maternité. Mais à partir du début de la guerre l’argent se raréfie et les besoins vont croissants car des réfugiés commencent à arriver de France et de toute l’Europe. La maternité d’Elne passe sous la responsabilité de la Croix-Rouge suisse. Théoriquement Elisabeth ne doit pas accueillir des réfugiés politiques, en particulier des juifs. Aussi des Tziganes et des Françaises menacées par le régime de Vichy. Mais pour elle : "Nous accueillons les femmes de n ‘importe quelle nationalité. La misère n’a pas de patrie, ni le malheur". Une circulaire de la Croix-Rouge Suisse de février 1943 rappelle à tous ses collaborateurs que   «les lois et les décrets du gouvernement de la France doivent être exécutés exactement et vous n’avez pas à examiner s’ils sont opposés ou non à vos propres convictions». Ceux qui ne sont pas d’accord sont priés de démissionner !! Elisabeth refuse de donner le nom des mères hébergées à la mairie d’Elne.
Elisabeth décide de falsifier les identités des patients pour contourner cette règle de neutralité. Ce qui lui vaudra une sanction à la Libération de la part de la direction suisse de la Croix-Rouge. Malgré la Gestapo qui la surveille, environ 400 enfants espagnols, 200 juifs et 10 tziganes seront sauvés. La maternité accueillera aussi les enfants très malades du camp de Rivesaltes. 597 naissances jusqu’à la fermeture de l’établissement en avril 1944. Elisabeth accouchera elle-même une quarantaine de mamans ; elle s’occupera de la 300ème naissance, des jumelles. Elle dira bien plus tard :  "Pour moi, la première naissance a été une grande aventure. C’était une fille, Pepita. Mais, ajoute-t-elle, chaque naissance était une aventure, émouvante pour la maison. [...] Nous chantions, nous dansions, il y avait une bonne ambiance".

Un de ces enfants sauvés et né à Elne Guy Eckstein se souvient :
«Si elle avait demandé à ma mère sa religion, comme elle était censée le faire pour chaque femme qui venait accoucher dans la maternité qu’elle dirigeait, assure-t-il, je ne serais pas là pour vous parler aujourd’hui.»
Elle ira plus loin en accueillant des femmes qui ne sont pas enceintes, comme celles du camp de Bram souffrant de la typhoïde en automne 1940.

Elle pose peu de questions, ce que l’on ne sait pas on ne risque pas de le dire : "Je disais toujours [à l’état civil les noms que les mères m'avaient dits, aujourd’hui, je sais que quelques- uns étaient faux, par exemple un bébé avait été appelé Antonio, et on m'avait dit que les parents étaient espagnols mais ils étaient juifs allemands".


Sergio Barba né dans cette maternité affirma  plus tard : « naître dans cette maternité, ce n’était pas seulement bénéficier de bonnes conditions d’hygiène, c’était aussi naître dans un espace qui se voulait le plus bienveillant et le plus heureux possible.
Hélène Legrais consacre cette histoire dans son livre « Les Enfants d’Elisabeth » ; cette dernière écrit dans la préface :  «Toutes (les mères) étaient déracinées sans patrie avec un futur incertain, elles étaient au plus bas physiquement et moralement… nous avons essayé de les distraire… le soir nous chantions, nous organisions des fêtes, nous dansions, je leur lisais des contes de Noël traduits du bernois… il n’était pas facile de vivre ensemble en harmonie avec toutes ces femmes différentes mais elles attendaient toutes le même sort, elles avaient perdu leur patrie, elles avaient été expulsées et elles attendaient un enfant.»


 Le Journal d’Elisabeth nous raconte les journées d’Elne : "Les journées sont chargées. A sept heures les mères donnent la tétée et terminent leur toilette jusqu’à l’heure du petit déjeuner. Sous la direction d’une infirmière elles apprennent à soigner leurs enfants, à les laver et les baigner. L’aide alimentaire extérieure et la production du jardin pourvoient aux besoins de la maternité. La vie s’organise sur les trois étages du château: les femmes les plus valides donnent le sein aux enfants malades. Madrid, Salamanque, Barcelone… Toutes les mamans dorment à deux ou trois dans des chambres portant le nom de villes espagnoles. Leurs bébés, regroupés dans une grande salle circulaire, sont couchés dans des corbeilles d’osier. [...]
La situation la plus triste est celle des Israélites. Toujours poursuivis, toujours dans la peur d’être arrêtés… Plusieurs fois nous avons eu la police allemande dans notre maison et pendant des semaines cette atmosphère de panique a duré : ne jamais dormir tranquillement, ne pas oser sortir de la maison, voir derrière chaque personne un espion ou quelqu’un qui vous veut du mal… devant nos yeux, nous voyons se perdre les valeurs humaines les plus grandes. Comment faire face à tous ces problèmes sans désespérer et sans perdre patience ? Comment aider toutes ces victimes de la guerre, les encourager, leur donner la force morale pour affronter la vie ? Où prendre les forces pour qu’une mère puisse remplir aussi en ces circonstances son devoir envers ses enfants ? […] Des listes étaient dressées, et encore des listes…chacun tremblait à la pensée que son nom pourrait se trouver sur une liste…
".
En novembre 1942, la Gestapo débarque à la maternité pour appréhender les femmes juives. Elisabeth crânement leur répond « Hier ist Schweiz », ici c’est la Suisse. Mais elle ne pourra pas toujours empêcher des arrestations.





  En avril 1944, la Wehrmacht ne lui laissera que trois jours pour fermer la maternité. Une kommandantur est installée dans le château. Il faut déménager le matériel, trouver des camions, transporter femmes et enfants, le personnel. Un nouveau refuge à Montagnac dans l’Aveyron, les enfants sont emmenés en Haute-Loire au Chambon-sur-Lignon .
La guerre finie, Elisabeth retourne en Suisse. Elle s’installe en Autriche pour s’occuper des enfants de réfugiés d’Europe de l’Est. Elle y dirige des «Maisons Suisses » avec le soutien de l’Eglise Evangéliste Suisse.

Enfin elle se retira à Retawinkel en Autriche. Plusieurs livres lui seront consacrés. Le film espagnol de 2018 « La Lumière de l’espoir » raconte cette odyssée d’une femme-courage et déterminée.
Juste parmi les Justes, Juste parmi les Nations, honorée par Yad Vahem en 2001, elle reçoit la médaille à Elne le 22 mars 2002 des mains du maire Nicolas Garcia. En 2006 elle reçoit oa Médaille d’Or de l’Ordre Social et de la Solidarité remise par la reine Sofia d’Espagne et la Croix de Saint Jordi par le gouvernement catalan. La Légion d’Honneur lui sera attribuée en 2007 par le gouvernement français.
Le château d’Elne racheté par la mairie est transformé en musée classé au titre des Monuments Historiques.




Photo Paul Senn Matt  Mères et leurs enfants sur le perron de la maternité
Sources : Association des Descendants et Amis de la Maternité d’Elne – Hubert Delobette  Femmes d’Exception en Languedoc-Rousillon édit Le papillon rouge ISBN 978-2-917875-13-1--- Tristan Castanier y Palau  Femmes en exil, Mères des camps édit Trabusaire 2008 ---  https://www.babelio.com › livres › Castanier-i-Palau-Femmes-en-exil-mere.-- www.maternitesuissedelne.com/le-chateau.html--www.ajpn.org › juste-elisabeth-Eidenbenz-1009--- wikipedia.org-- https://fr.timesofisrael.com/une-heroine-suisse-inconnue-a-cache-des-centaines-de-femmes-enceintes-aux-nazis/--photos Paul Senn Matt --/www.letemps.ch/sciences/elisabeth-eidenbenz-lange-gardien-enfants-guerre
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