mardi 25 juillet 2017

Conte de l'Uzège - La Dame Blanche de St Quentin

La Dame Blanche de St Quentin La Poterie



Dans la garrigue à l’extérieur de St Quentin il y avait une tour qui pointait encore il y a peu son nez au -dessus des arbres. Ce ne sont plus que des ruines maintenant. Les « estrangers d’ici » l’appelaient « Cantadur ». Les genss d’ici la nommaient « Cantaduc ». Monseigneur le Duc d’Uzès y venait faire ses fredaines et lorsqu’il était content il chantait à tue-tête. Et quand Monseigneur le Duc était content, les paysans tout autour étaient aussi contents !! D’où Cantaduc… Il y a d’ailleurs une rue Cantaduc à St Quentin, donc on est un peu près dans le vrai, du moins en ce qui concerne l'orthographe de la tour….. D'où vient vraiment son nom ? 

La légende dit qu’au pied de cette tour, il y a très longtemps,  il y avait un château hanté par une Dame Blanche. Les archives ne mentionnent pas de château à cet endroit, mais dans ce village il y a eu à une époque jusqu’à 22 coseigneuries donc une flopée de châteaux et de maisons nobles. Alors un château de plus ou de moins !! Pourquoi par là.
Or donc, ce soir-là, le village essuyait un de ces orages déchaînés que l’automne nous réserve. Maintenant on appelle ces orages des épisodes cévenols. Les hommes s’étaient rassemblés au café de Paris, dans la fumée des pipes et les relents de vin. La pluie tambourinait le toit, la terre et les graviers giclaient devant l’auberge. L’eau dévalait la pente, en rigoles cascadantes. Le village attendait dans une peur refoulée, dans les prières muettes des grand-mères. On disait qu’un platane de la place devant le temple avait cassé déjà une branche ; à quand la prochaine ?
Le cabaretier avait prévu des grillades, cela sentait l’ail, le thym, le gras brûlé… Pour ne pas entendre la pluie, chacun parlait fort, disait n’importe quoi, des bêtises le plus souvent. On riait un peu jaune. On ne pouvait pas jouer aux cartes, le ciel était tellement bas que l’on n’y voyait goutte dans la salle. Et bien sûr un plus malin que les autres se mit à parler de la Dame Blanche qui se promenait les jours de tempête sur les remparts du château de la Tour Cantaduc.
-             -  C’est des histoires de vieilles femmes, cria un ouvrier agricole venu de la plaine.
-          - Tais-toi ! il va t’arriver malheur, lui répondit un vigneron du village. Moi je l’ai vue comme je te vois, et même plusieurs fois. Un jour d’orage elle est venue jusque dans ma vigne derrière le maset. On voit pas bien son visage, elle est enveloppée de voiles blancs, brillants qui flottent alors que toi tes vêtements sont collés par la pluie du Bon Dieu. C’est comme si on voyait à travers, derrière elle.
-          - Et tu ne l’as pas attrapée ?
Comme si on pouvait !! Ricanent les uns, se tapent sur les cuisses les autres, les regards devenaient noirs. Ces gens de la plaine ne savent vraiment rien et ils donnent des leçons !! Ils vont bien nous porter la poisse !! Le cabaretier sentait la bagarre venir entre ceux qui croyaient à la Dame Blanche et ceux qui n’y croyaient pas. La conversation devenait orageuse elle aussi, les moqueries volaient bas, même en dessous de la ceinture.
-          - Taisez-vous cria brusquement quelqu’un au fond de la salle. Je vais vous départager moi.
L’inconnu noir comme un cep de vigne, les yeux clairs, se leva !
Un grand silence s’installa, les bûches de la cheminée en profitèrent pour approuver l’intervention en un craquement sinistre.
-          - Voilà dit l’homme, qui croit en la Dame Blanche ?
-          -  Moi,  cria le vigneron qui se nommait Cyrille.
-          - Qui ne croit pas à la Dame Blanche ?
-          - Moi hurla l’ouvrier agricole qui venait de la plaine et qui se nommait Etienne
-          - Voila ce que nous allons faire. C’est une nuit de tempête, une nuit pour la Dame Blanche disent certains, une nuit comme les autres disent ceux qui n’y croient pas. Tous les trois nous allons monter jusqu’aux ruines du château et on reviendra vous dire ce que nous avons vu.
Cyrille et Etienne ne pouvaient reculer, ils étaient devenus des héros malgré eux, en trois coups de mots !

La porte se referma sur les trois hommes et le cabaretier en profita pour remplir les verres.
Et les trois hommes grimpent dans la pierraille sous la pluie battante. Ils arrivent devant la porte arrondie de la muraille. Un moment d’hésitation devant le trou noir de l’intérieur de la cour du château. Les nuages bouchaient le ciel, le vent s’était mis de la partie. Quand ils pénétrèrent dans la cour du château, les plaintes des arbres et des pierres devinrent moins violentes, la tempête semblait s’apaiser. Un souffle froid sortait des ruines.
-          - On ne va pas tarder à savoir qui à raison, chuchota l’inconnu en prenant une voix profonde et     mystérieuse.
Les nuages au-dessus des créneaux prenaient des allures étranges, chevaux, sorcières, fumées.. Des ombres agitaient les buis, les petits herbes folles de la cour.
Soudain Etienne poussa un cri. La Dame Blanche avançait lumineuse, lentement au milieu de la cour du château, enveloppée de voiles blancs. Ses cheveux blonds flottaient mais on ne pouvait distinguer son visage, jeune ou vieux. Les nuages déformaient cette vision, lui donnaient un aspect troublant, irréel.
Cyrille le vigneron était heureux sans crainte, devant elle et elle, royale, s’avançait vers lui, d’une démarche aérienne.
         - Dame Blanche que faisais-tu dans mon champ, Dis-moi ton malheur, dis-moi ce que je peux faire pour que tu sois en paix…,lui demanda Cyrille.
Mais la Dame Blanche devant lui ne le regardait pas, elle fixait maintenant Etienne avec un sourire sauvage de vieille sorcière.
Etienne essaya de reculer, de courir, d’éviter la Dame Blanche. Elle s’avançait toujours, cruelle. Etienne reculait, reculait, jusqu’au bord d’une faille qui s’ouvrait dans le vide. Quand il bascula dans la nuit, le fantôme disparut dans un mouvement comme un soupir, presque comme un chant de rossignol.
Cyrille chercha l’homme du café qui les avait embarqués dans cette aventure. Il ne le vit pas, il s’était évanoui dans la nature. Cyrille le cœur battant, retrouva la porte du château, et revint en courant dans le village. Il pleuvinait, le vent s’était calmé.
Lorsqu’il ouvrit la porte de l’auberge, ceux qui étaient restés dedans à les attendre, comprirent immédiatement. On ne plaisante pas avec les Dames Blanches !!!
Malheur à ceux qui croient que la Dame Blanche n’existe pas !!!

Certains maintenant disent que les Dames Blanches sont là pour effrayer ceux qui voudraient voir de trop près ce qu’il y a dans les dames-Jeanne qui sont transportées nuitamment. Qui sait ?    



Autre Dame-Jeanne
Dame-Jeanne
Sources : Michel Cosem Contes traditionnels du Languedoc – dessin Souzine – merci à Adrien Castanet pour son adaptation -


mardi 18 juillet 2017

La Fête de la Prise de la Bastille : un malentendu ?




Plan de la forteresse de la Bastille :
les cellules se trouvaient pour l'essentiel dans les différentes tours de l'édifice
( gravure du début du XIXe s. BNF)


"C'est de l'enfer des pauvres qu'est fait le paradis des riches" (Victor Hugo)



La Fête de la Prise de la Bastide : un malentendu ?


Il faut attendre 1880 et la IIIème République pour que le 14 juillet devienne la Fête Nationale de la France, réconciliation du pays de l’Ancien Régime et de celui de la Révolution.



L’Histoire officielle nous raconte que ce 14 juillet 1789, une foule éprise de liberté s’est ruée à l’assaut de la Bastide, forteresse où le roi Louis XVI avait fait emprisonner des centaines d’opposants à  sa politique. Mythe fondateur, nécessaire en ces temps de crise? Mais pourquoi ne pas avoir choisi une autre date pour la fête nationale comme la proclamation de la République (21 septembre 1792) ? Une légende s'est progressivement construite, dans laquelle il n'est pas toujours si aisé de démêler le vrai du faux. La Bastille serait ainsi le symbole de l'absolutisme et de l'arbitraire monarchique, comme l’école et les manuels scolaires nous l’ont appris depuis notre plus jeune âge ; avec des prisonniers par dizaines, détenus dans des cachots sordides et des conditions épouvantables. Que s’est-il vraiment passé ce jour-là ?
« C'était un temps orageux, lourd, sombre, comme un songe agité et pénible, plein d'illusions, de trouble. Fausses alarmes, fausses nouvelles ; fables, inventions de toutes sortes. » nous dit Jules Michelet dans son Histoire de la Révolution Française.

Gravure 26-27 avril 1789 Réveillon et Henriot en effigie BNF
Déjà en avril 1789, la colère grondait à Paris. Les faubourgs subissaient de plein fouet la crise économique. Des milliers de chômeurs, de vagabonds, étaient arrivés de leur province, avec la faim au ventre, espérant trouver du travail dans la capitale. Mais la misère régnait dans Paris. Le prix du blé en juin était au plus haut, le capitalisme et la spéculation étaient en marche. Certains stockaient les céréales pour faire monter les prix. Les faubourgs Saint-Antoine, Saint-Marceau étaient au bord de l’explosion. Une étincelle, une maladresse et la nuit du 26 au 27 avril un cortège de manifestants prit la direction de la Seine sous les cris de Mort aux Riches. En fait, un manufacturier Réveillon avait montré l’hiver précédant des préoccupations sociales en donnant une allocation chômage à ses ouvriers. Le 23 avril, il proposait de faire baisser les prix pour donner du pouvoir d’achat aux ouvriers en supprimant les taxes aux barrières, (sorte de TVA) en vendant ainsi moins cher, mais aussi en réduisant les salaires qui passaient à 15 sous au lieu des 20 habituels. Evidemment les ouvriers qui étaient déjà dans la misère n’ont pas apprécié. Lors de l’émeute, des mannequins représentant Réveillon et un salpêtriez Henriot seront brûlés devant l’Hôtel de Ville de Paris et des maisons seront pillées. 

Assemblée constituante
Le pays vit une période de vide gouvernemental, de crise économique et de tensions politiques. Les députés des Etats Généraux 40 jours plus tôt réunis à Versailles constatent le mauvais état de nos institutions et réclament une constitution et de nouvelles règles de fonctionnement. L’Amérique nous a montré le chemin. La Constituante est proclamée le 9 juillet, entrainant le renvoi par le roi de son populaire contrôleur général des finances Jacques Necker.
Les procès-verbaux des électeurs nous renseignent sur ce qui se passa à l’Hôtel de Ville de Paris en ces journées compliquées. Pour les élections des députés du Tiers Etat, Paris avait été divisé en 60 districts, les électeurs de chacun choisirent un nombre de délégués-électeurs qui devaient élire à leur tour 20 députés pour Paris et rédiger leur cahier de doléances. Mais les quelques 300 délégués refusèrent de se séparer leur mandat terminé, et le 25 juin ils sont rassemblés au musée de la rue Dauphine. Le 27 juin ils ont un local dans l’Hôtel de Ville où ils tiennent séance presque chaque jour. Le 11 juillet ils ne tiennent pas séance, mais le 12, à l’annonce du renvoi de Necker, et sentant l’agitation dans Paris face à cette nouvelle, ils se réunissent pour prendre des mesures. Le 13 ils s’emparent de l’autorité. Une municipalité insurrectionnelle, comité permanent, s’installe à la place de la municipalité royale officielle. Avec à sa tête le prévôt des marchands de Paris Jacques de Flesselles. Une milice est créée, « milice bourgeoise » d’un peu plus de 40 000 hommes pour éviter des débordements. On s’organise. Chaque homme portera une cocarde aux couleurs de Paris rouge et bleu. On cherche des armes pour ces hommes. Le Garde-meuble est mis à sac, mais n’y sont entreposées que des armes de collections anciennes. On fabrique 50 000 piques.
 à l'Hôtel des Invalides-BNF
Le 13, tout s’accélère, une rumeur fait état d’une possible entrée en force dans la capitale des troupes royales pour arrêter les députés. Le journaliste Camille Desmoulins en serait l’origine dès le 12 juillet. Paris est encerclé par des troupes  depuis fin juin. 
Le 14 les délégués envoient à l’Hôtel des Invalides le procureur de la ville Ethis de Corny qui ne peut empêcher la foule d’envahir le bâtiment et de le mettre à sac. Tout l’après-midi, la foule leur réclame des armes. Plusieurs des délégués essaient de rencontrer le gouverneur de la Bastille en vain. Ils ne peuvent que faire état de ce qu’ils voient et entendent.
 « ils furent fort mal informés de ses péripéties; par exemple ils ne surent rien ou presque rien des faits qui amenèrent la reddition de la place; mais ils furent témoins du délire de la foule ; elle réclamait impérieusement la mort des invalides et des suisses de la garnison, …..En un mot, les autorités provisoires, qui s'étaient constituées d'elles-mêmes à l'Hôtel de Ville pendant cette révolution, n'exercèrent qu'une très faible action sur les événements qui se passèrent au dehors et elles n'en eurent qu'une connaissance indirecte et insuffisante ». Jules Flammermont archiviste spécialisé dans l’étude des manuscrits, historien et professeur formé à l’Ecole des Chartes,qui  publia en 1891 « La journée du 14 juillet 1789 ».
Le 14 à une heure du matin, 40 des 50 barrières d’octroi sont incendiées. Ce sont des « frontières » qui contrôlent l’entrée dans Paris des personnes et des marchandises. Une rumeur, encore une, indique que dans le couvent Saint-Lazare et dans la Bastille, du blé serait stocké. Le couvent est pillé vers 6 heures. La marquise de La Rochjaquelein nous raconte : « le 13 juillet 1789, les régiments d Bouillon et de Nassau arrivèrent à Versailles, On les logea dans l’Orangerie ; nous fûmes les voir… Le lendemain, 14 juillet une foule brillante et nombreuse se promenait dans le parterre du midi, au-dessus de l’Orangerie. Les officiers avaient rassemblé la musique qui jouait des airs charmants, la joie brillait sur tous les visages : c’était un tableau ravissant ; mais jamais je n'oublierai le changement subit qui s'opéra. Nous entendîmes d'abord des chuchotements. M. de Bonsol, officiers des gardes du corps, vint à nous, et dit tout bas : Rentrez, rentrez, le peuple de Paris est soulevé ; il a pris la Bastille ; on dit qu'il marche sur Versailles. Nous nous dirigeâmes aussitôt vers notre appartement. Partout la crainte succédait à la gaieté, et en un instant les terrasses furent désertes. »
Le 14, le gouverneur de l’Hôtel des Invalides ouvre les portes aux commerçants et artisans qui raflent 28000 fusils, et 20 bouches à feu. Mais la poudre manque.
« A la Bastille, à la Bastille.. » où l’on pense trouver de la poudre. La Bastille et sa légende noire, symbole de l’arbitraire royal.
La garnison de la forteresse comprend 82 Invalides, des vétérans, et 32 soldats suisses. En face un millier d’émeutiers sans commandement et sans armes lourdes. Le gouverneur de la Bastille le Marquis de Launay, gagne du temps en espérant des secours. Il invite trois délégués émeutiers à déjeuner et s’engage à ne pas tirer. Mais une explosion mystérieuse, et la foule se croit trahie. Elle pénètre dans l’enceinte par le toit du corps de garde et attaque le pont-levis à coups de hache. De Launay perd ses moyens et ordonne de tirer sur la foule : la troupe suisse fait des ravages, une centaine de morts.
Arrivent deux détachements de gardes françaises, soldats professionnels normalement en charge de la sécurité de la capitale. Commandés par deux officiers Elie et Hulin, ils prennent le parti des émeutiers. Deux canons mis en place et l’entrée de la forteresse est incendiée.
Le gouverneur de Launay ordonne le feu à outrance, tente de faire sauter les magasins de poudre. Mais les Invalides demandent un cessez-le-feu. La foule se rue dans le bâtiment par les ponts-levis baissés. Les soldats suisses ont courageusement retourné leurs uniformes et sont pris sur le coup pour des prisonniers. Ils seront saufs, mais la foule lynche les Invalides. De Launay essaie de se suicider, mais il est trainé dans les rues et décapité par un boucher. Sa tête et celles des autres défenseurs de la Bastille seront promenées fichées sur une pique dans les faubourgs de Paris. La Révolution venait de basculer dans la violence, dans un rituel macabre dont elle aura du mal à se débarrasser et qui va l’entacher longtemps.
Les détenus de la forteresse au nombre de sept, dont deux fous. (voir plus loin la liste officielle) Ils sont logés dans des chambres tout confort, avec repas venant de l’extérieur. Ils pouvaient s’entourer de leurs meubles et avoir un domestique. Les cellules ne sont pas fermées, les détenus sont libres d’aller et venir dans la forteresse, de se rencontrer.
Ceci-dit les émeutiers à ce moment-là étaient beaucoup plus préoccupés par le prix du pain et la spéculation sur les blés que par un idéal politique.

La Légende Noire de la Bastille : en 1789 la forteresse n’est plus pour partie une prison d’Etat. Il est d’ailleurs question de la démolir pour faire place à différents projets. La plupart des détenus étaient des gens appartenant aux classes supérieures, placés là à la demande de leur entourage par lettres de cachet, c’est-à-dire sans passer par un jugement, directement par l’administration, par un ministre, parfois par le roi. Une faible minorité était détenue, 4 à 5 %, pour des affaires d’Etat. On est loin de l’arbitraire dénoncé par de Renneville, Mirabeau ou Simon-Henri de Linguet.
Frontispice des Mémoires sur la Bastille de Linguet, 1783.
Le premier en fait un endroit terrifiant comme la Tour de Londres, le second avec son « Lettres de cachet et des prisons d’Etat » publié à Hambourg en 1782. Louis-Sébastien Mercier prophétise la chute de la Bastille dans son « Tableau de Paris ». Depuis une dizaine d’années les intellectuels tricotaient cette légende. En fait la Bastille représentait avant tout ce qui pouvait arriver si……

Sur les sept prisonniers, quatre sont de simples escrocs condamnés par le Parlement de Paris depuis 1787, Jean Antoine Pujade, Bernard Laroche, Jean Béchade et Jean La Corrège. Donc rien à voir en ce qui les concerne avec l’arbitraire royal. Ils seront libérés puis repris quelques jours plus tard. Le plus vieux condamné Auguste Tavernier complice de la tentative d’assassinat contre Louis XV en 1757, condamné avec l’auteur Damiens par le Parlement (Louis XV aurait souhaité une certaine clémence). Il ne sera pas libéré en juillet 1789 mais transféré à Charenton en hôpital psychiatrique. Les deux autres prisonniers sont des aristocrates emprisonnés à la demande de leur famille, le comte Hubert de Solages pour actes de débauche ou crimes atroces supposés, et le comte de Whyte de Malleville à la demande aussi de sa famille pour démence. Tous deux ne seront pas libérés mais transférés à Charenton. Ils y retrouveront le Marquis de Sade transféré lui aussi mais avant les événements du 14 juillet.
De Solage arrêté en 1765 avait aidé sa sœur Pauline de Barrau à fuir son époux. Leur père et le mari berné demandèrent l’incarcération du frère. Théoriquement pour inceste mais plus surement pour affaires de famille et de gros sous.
Les lettres de cachet permettaient aux familles bien nées d’éviter un procès toujours humiliant. La famille payait les frais d’incarcération, ce qui était tout bénéfice pour l’Etat et les familles.

Première déception pour les émeutiers, le nombre de prisonniers et leur qualité. Ils vont en inventer, le squelette du Masque de Fer dans une cave, un vieillard chargé de chaînes qu’ils baptisent le comte de Lorges, , « un malheureux vieillard qui fut trouvé chargé de chaînes, à moitié nu, avec des cheveux et une barbe de divinité fluviale, au fond d'un cachot où ne pénétrait pas la lumière et dont les murailles suintaient l'humidité […]. Le misérable vieillard, qui gisait là depuis des années et des années, fut comme de juste porté en triomphe par les amis de la liberté aux acclamations d'un peuple en délire ». Une vieille armure et du matériel d’imprimerie seront présentés comme du matériel de torture. Des squelettes trouvés enterrés dans un bastion et on conclura à des détenus morts des sévices endurés dans ce lieu… Toutes les rumeurs allaient dans le même sens. Il fallait prouver qu’on était dans le bon chemin, le doute n’était pas permis !!
Miniature de la Bastille sculptée dans une pierre de la forteresse.Musée Carnavalet

Le soir du 14 juillet, 800 ouvriers dirigés par l’entrepreneur Palloy, démolissent ce qui reste de la forteresse. Beaumarchais qui habite en face de la forteresse se dépêche de « sauver » les archives du lieutenant de police hébergées à la Bastille, près de 600 000 feuillets, qu’il restituera plus tard. Mirabeau aurait fait commerce en transformant les chaînes en médailles patriotiques et en vendant des bagues serties d’un fragment de pierre de la forteresse. Palloy récupéra des pierres pour en faire des maquettes de la forteresse envoyées dans tous les départements. Boiseries, ferronneries, tout fut bon à transformer et à récupérer. Le pont de la Concorde serait en partie construit avec cette récupération. Le marquis de Lafayette envoya une des clés de la Bastille à George Washington premier président des Etats-Unis, exposée actuellement au musée de Mount-Vernon aux USA.
Quelle ambiance dans Paris et Versailles ? « Les spectacles étaient fermés depuis plusieurs jours, la Bourse était déserte, et des journaux imprimés exprès pour la cour, annonçaient des représentations théâtrales de chaque soir, et un cours des effets publics dont on haussait progressivement la cotte, depuis le départ de Necker ; et le soir de cette journée du 14 juillet, si féconde en évènement, le roi s'était endormi avec la même sécurité que la veille» (La Bastille par  PJ Dufey, 1833


Une première vague d’émigration chez la noblesse qui sent le vent tourner. Dès le 16 juillet le propre frère du roi en tête, le comte d’Artois, futur Charles X plus tard, le prince de Condé colonel général de l’infanterie, Madame de Polignac, les secrétaires d’Etat de Brooglie, de Villedeuil….. Les Bargeton, et d'autres aristocrates de l'Uzège….
Le 14 juillet 1790 pour le premier anniversaire de la prise de la Bastille, le pays se retrouvera dans une grande fête, la Fête de la Fédération. Une foule immense réunie autour du roi, des députés des 83 départements. Le roi y prêta le serment à la Nation et à la Loi. En 1880, c'est d'ailleurs cette fête de la Fédération de 1790 que les députés décidèrent à l'unanimité de commémorer. Les  élus de droite refusèrent de fêter la prise de la Bastille, le sang avait coulé lors de cette émeute, en particulier celui de nos soldats. 

100 000 fédérés de province parmi 400 000 à 600 000 Parisiens au Champ-de-Mars pour la fête de la Fédération. BNF Graveur Isidore Helman –peintre Charles Monet 1790

Cet épisode marque l’effondrement de l’administration royale. Pourtant il s’agit d’un événement à l’importance militaire très relative, une émeute comme il y en avait régulièrement. Mais toute l’Europe ainsi que Russie Impériale comprise, vont suivre de près la suite. Paris puis une grande partie du pays approuvent les Constituants. La « com » de l’époque va immédiatement récupérer cette journée pour en faire un jour historique avec une mise en scène chargée de symboles. Des gravures triomphales, manichéennes vont porter le message politique républicain, affichées, distribuées. Déclenchant dans la population un espoir qui ne pouvait qu’être déçu par la réalité des jours à venir.

Pour les historiens, le 14 juillet fut une révolte contre la vie chère. On crie Vive de Roi, vive le Tiers Etat. Personne ne songe encore à renverser le roi et la royauté. On brocarde quelques aristocrates, des spéculateurs, des évêques, mais le roi n’est pas visé. Peut-être même a-t-on laissé faire, car cette prison à l’activité très limitée, était une faiblesse dans le système de protection de la ville en cas d’attaque d’une armée ennemie. En matière de défense cette forteresse datait face à de nouvelles architectures. Et puis sa démolition donnera du travail là où cela devenait vraiment nécessaire. Peu de temps avant en 1784 la prison-donjon de Vincennes avait été fermée vidée de ses prisonniers transférés dans d'autres établissements.


De Launay et les défenseurs de la Bastille au bout des piques - Hôtel de Ville de Paris- BNF

Une question se pose : pourquoi cette fête est associée à un défilé militaire alors que l’armée de l’époque n’a pas toujours été du côté du peuple ? Même si ce défilé est intéressant, rassembleur, l’occasion de fêtes……
Dans l’armée on s’interrogeait. Les jours précédents les événements, on enregistrait des désertions dans le régiment de Provence et dans celui de Vintimille, 30 à 70 soldats environ. Mais les désertions étaient monnaie courante dans les armées royales étant donné le mode de recrutement. Le 13 juillet les dragons du Prince de Lambesc assistés des gardes royaux sont dans les jardins des Tuileries et chargent la foule.
Le 14 cinq des six bataillons des Gardes Françaises se mutinent et certains soldats vont rejoindre les émeutiers. Fin juillet le régiment allemand Royal-Hess-Darmstadt cantonné à Strasbourg prend faits et causes pour les émeutiers. Il fut le premier à arborer la cocarde tricolore plus tard.








Sources : commons-wikimédia.org gravure 13 juillet 1789 BNF  et bas-relief Léopold Morice statue de la République place de la République Paris BNF – l’Histoire en questions blog internet – Alphahistory internet – bolg LouisXVI  Assemblée Constituante  overblog.net -  La Prise de la Bastille H Houël 1789 BNF - Gazette de Nimes La Plume Michel Crespy – Guy Chaussinand-Nogaret, 1789, Paris, Éditions Hervas, 1989. - Monique Cottret, La Bastille à prendre : histoire et mythe de la forteresse royale, Paris, Presses universitaires de France, 1986. -  François Furet La Révolution française, t. 1, Paris, Hachette, 1988, 544 p. - Jacques Godechop, La prise de la Bastille, 14 juillet 1789, Folio, 1989. -  Albert Mathiez, La Révolution française, Paris, Bartillat, 2012, 658 p. (ISBN 978-2841005079). -  Claude Quetel, L’histoire véritable de la Bastille, Paris, 2006. – Encyclopédie Larousse en ligne –Horizon-d-Aton-overblog - Chateaubriand T1 Mémoires d'Outretombe - phototrend Ch T Lambert MP40 internet 14 juillet Paris2002-


La Bastille peinte par Hubert Robert avant sa destruction totale ( " La Bastille dans les premiers jours -  musée Carnavalet,Paris
Liste des prisonniers au 14 juillet 1789 – copie authentifiée en 1791 Delessart ministre de l’Intérieur AN –AE/II/1166/c



Phototrend Ch T Lambert MP40 14 juillet Paris 2002


« Prise de la Bastille le 14 juillet 1789 chronique d’un mensonge vivace
(D’après « La journée du 14 juillet 1789. Fragments des Mémoires inédits de L.-G. Pitra, électeur de Paris en 1789 », paru en 1892 « Revue rétrospective », paru en 1834 et « Mémoires d’outre-tombe » (tome I), Chateaubriand paru en 1848) » -in La France Pittoresque juillet 2015

En 1821, François-René de Chateaubriand témoigne dans ses Mémoires d’outre-tombe (publiés en 1848) au sujet du 14 juillet 1789, (à relativiser car l'auteur est sujet à un romantisme excessif en politique)  :

 « Prise de la Bastille. J’assistai, comme spectateur, à cet assaut contre quelques Invalides et un timide gouverneur. Si l’on eût tenu les portes fermées, jamais le peuple ne fût entré dans la forteresse. Je vis tirer deux ou trois coups de canon, non par les Invalides, mais par des Gardes-Françaises, déjà montés sur les tours. De Launay, arraché de sa cachette, après avoir subi mille outrages, est assommé sur les marches de l’Hôtel de Ville ; le prévôt des marchands, Flesselles, a la tête cassée d’un coup de pistolet : c’est ce spectacle que les béats sans cœur trouvaient si beau.
« Au milieu de ces meurtres, on se livrait à des orgies, comme dans les troubles de Rome, sous Othon et Vitellius. On promenait dans des fiacres les vainqueurs de la Bastille, ivrognes heureux, déclarés conquérants au cabaret ; des prostituées et des sans-culottes commençaient à régner, et leur faisaient escorte. Les passants se découvraient, avec le respect de la peur, devant ces héros, dont quelques-uns moururent de fatigue au milieu de leur triomphe. Les clefs de la bastille se multiplièrent ; on en envoya à tous les niais d’importance, dans les quatre parties du monde. Que de fois j’ai manqué ma fortune ! Si, moi, spectateur, je me fusse inscrit sur le registre des vainqueurs, j’aurais une pension aujourd’hui. »
 « Les experts accoururent à l’autopsie de la Bastille. Des cafés provisoires s’établirent sous des tentes ; on s’y pressait, comme à la foire Saint-Germain ou à Longchamp ; de nombreuses voitures déniaient ou s’arrêtaient an pied des tours, dont on précipitait les pierres parmi des tourbillons de poussière. Des femmes, élégamment parées, des jeunes gens à la mode, placés sur différents degrés des décombres gothiques, se mêlaient aux ouvriers demi-nus, qui démolissaient les murs, aux acclamations de la foule. A ce rendez-vous, se rencontraient les orateurs les plus fameux, les gens de lettres les plus connus, les peintres les plus célèbres, les acteurs et les actrices les plus renommés, les danseuses les plus en vogue, les étrangers les plus illustres, les seigneurs de la cour et les ambassadeurs de l’Europe : la vieille France était venue là pour finir ; la nouvelle, pour commencer. »

 

jeudi 13 juillet 2017

Les Bains de Mer



Maison de l'Histoire de la Manche -archives départementales

Les Bains de Mer
Les vacances sont là et c’est la saison des bains de mer. Les voitures sont plus nombreuses à traverser notre village. Dans les rues les mollets s’exposent encore un peu blancs. Les shorts et les chapeaux fleurissent le long des trottoirs. Les caravanes se faufilent dans les rues pour rejoindre la mer après une escale chez nous. Nos nuits sont plus bruyantes car c’est bien connu on fait chez les autres ce que l’on ne ferait pas chez soi. Tout cela donne un air de fête, de remue-manège ou remue- méninges  !!
Wikimedia 1910 femme descendant d’une cabine de bains
Nos ancêtres avaient beaucoup de jours fériés mais ils ne connaissaient pas « les vacances », invention récente avec le 20ème siècle, Léo Lagrange et surtout les congés payés de Léon Blum en 1936. Richelieu disait « le peuple est un mulet qui se gâte par le repos ». Pour les catholiques, le travail est le salut, il permet d’échapper à la tentation. Nos cathédrales, nos églises célèbrent sur leurs sculptures les travaux des champs et des artisans. Six jours de labeur et un jour de repos à l’image de Dieu. Mais les semaines tout au long de l’année sont remplies d’interdits et de jours chômés: le mercredi autrefois jeuné car jour de Judas, le jeudi jour de bombances et de récréation, ce que plus tard notre école reprit, le lundi souvent chômé dans les villes ouvrières, le vendredi jour de jeûne et de deuil en souvenir de la mort du Christ, le samedi consacré à la Vierge….Plus les fêtes liturgiques, paroissiales ou des corporations.  Bref beaucoup d’occasion pour ne pas avoir de jours « oeuvrables ». Le savetier de La Fontaine nous dit : «  Le mal est que dans l’an s’entremêlent des jours qu’il faut chômer : on nous ruine en fêtes. L’une fait tort à l’autre, et monsieur le curé de quelque nouveau saint charge toujours son prône.. ». Ce retour sur l’Histoire nous fait penser que les « vacances » font partie naturellement de la vie de tout individu.
Et puis nos anciens avaient peur du soleil, donc pas question pour les plus fortunés de passer l’été sur les plages et encore moins de se baigner dans la mer par plaisir. Longtemps la mer sera considérée comme un monde de malheurs, terrifiant, un lieu de mystères. Pour les autochtones, c’est un monde qui apporte les tempêtes, les naufrages, peut-être des monstres ou simplement des pirates.
Le tourisme d’hiver en bord de mer sera d’abord le seul pratiqué par les Grands de ce monde dès le milieu du 19ème. Nos aristocrates avaient l’habitude des cures thermales à base d’eau de source et les bains de mer seront pendant longtemps considérés comme des médicaments. Et cela depuis le 14ème siècle. Il est fortement recommandé aux personnes mordues par une bête enragée, après cautérisation au fer rouge de prendre un bain de mer. Plus tard Henri IV envoie un valet à Dieppe pour y conduire son chien favori mordu par un animal sauvage. La méthode était de plonger neuf fois l’animal dans les vagues. Pourquoi 9 et non 8 ou 10 ? On nous dit que le chien en guérit.
Il fallait selon les médecins, prendre ce bain « avant que le venin n’ait pénétré jusqu’aux parties nobles, ce qui est d’ordinaire dans l’espace de neuf jours. » En 1671 Mme de Sévigné voit Madame de Ludre une des demoiselles d’honneur de la reine, être plongée dans la mer à Dieppe. « la mer l’a vue toute nue et sa fierté en est augmentée, j’entends la fierté de la mer, car pour la Belle, elle en était fort humiliée ».
La ville de Dieppe est relativement proche de Paris et va s’équiper pour cette spécialisation. En 1778 une maison de santé s’ouvre avec des « baigneurs-jurés » pour assister les patients. Ils les attachent à une corde et les jettent brutalement dans les vagues de la rive ou d’un bateau. Il faut les laisser immergés le temps de trois prières. L’eau est souvent glacée mais la brutalité fait partie du traitement. Pour le docteur Lieutaud, premier médecin du roi, « c’est moins le bain qui guérit que la surprise ou la terreur qu’on a l’art d’inspirer à ceux qu’on précipite brusquement dans la mer ». Et puis la ville de Dieppe déjà connue des Anglais amateurs de balnéo, est renommée pour le peu de risque de prendre de coups de soleil !
En cette fin du 18ème siècle les bains de mer vont servir aussi à « resserrer les vaisseaux et les fibres et les rétablir dans leur tonus ». Le malade est précipité le matin à jeun dans l’eau. La suffocation doit permettre de guérir le corps. Après vient le réconfort avec un petit verre d’alcool et des frictions énergiques. Jusqu’en 1820 les bains des femmes et des hommes sont séparés.
En Angleterre dès la fin du 17ème siècle la baignade en mer sur prescription médicale se développe. Mais elle va connaitre un franc succès un peu plus tard le long des littoraux anglais et gallois. Dès 1750 les jeunes nobles anglais font la fortune de quelques villes balnéaires, Margate, Scarborough, Brighton.. On y soigne tous les maux possible : constipation, dépression (comme le roi Georges III), impuissance, infertilité, troubles nerveux ou mentaux, blessures, rhumatismes, anémie, problèmes de peau…La révolution industrielle, plus précoce en Angleterre que chez nous, favorise les loisirs et les voyages dans les classes sociales aisées qui effectuent des migrations saisonnières vers les côtes. Le docteur Charles Russel conseille de boire de l’eau de mer en 1753. Parait des ouvrages comme « Les effets des bains de mer sur les glandes ». Le prince de Galles encourage la création de la station de Brighton.
Boulogne sur mer

En France Marit en 1769 publie son mémoire « sur la manière d’agir des bains de mer et leurs usages vivifiants » contre les rhumatismes. En 1785 Cléry de Bécourt ouvre à Boulogne sur Mer un des premiers établissements de bains de mer chauds.
Chez nous, les bains de mer thérapeutiques deviennent un phénomène de société. Ils sont recommandés aux élégantes dont le corps est déformé par la mode des corsets, aux enfants à la peau trop fine et trop pâle. 
Les femmes
Figaro fin 19ème siècle Gravure de Mode
bien nées doivent à tout prix se protéger du soleil, les bains de mer auront lieu d’abord en hiver. La marche sur la digue ou les terrasses est essentielle à la réussite de la thérapie. Calme, méditation, contemplation, et vie sociale sont aussi recommandés.
En 1806, la comtesse de Boigne de retour d’exil en Angleterre va défrayer les chroniques par ses bains de mer La reine Hortense va l’imiter à Dieppe : elle a une cabine spéciale où elle s’habille d’une grande blouse en laine chocolat fermant au col, des gants en fil blanc, un serre-tête en taffetas ciré pour cacher ses cheveux Deux matelots en gants blancs, la portent au-dessus des flots et lui font faire le plongeon. Mais la reine va vite préférer une baignoire remplie d’eau de mer chauffée. Puis c’est Dieppe en 1812 avec M de Paris, construction d’un établissement où la duchesse du Berry va séjourner régulièrement en été.
La duchesse de Berry en 1825, par Thomas Lawrence (collections du château de Versailles)
La Duchesse belle-fille du roi de France est excellente nageuse. « elle prend plaisir à nager » s’insurgent les bien-pensants. Elle se lance dans les flots accompagnée d’un inspecteur des bains, en habit de ville, gants blancs et bottes contre les crabes. Chacune de ses entrées dans l’eau sera au début ponctuée d’un coup de canon. Alexandre Dumas trouve hideux le spectacle des dames à la plage, mais la mode est lancée et les hôtels luxueux, les villas se construisent tout au long de la côte atlantique.

Anne de Mortemart future duchesse d'Uzès, enfant fragile dans les années 1855-56 est une adepte des bains de mer à Dieppe. Elle pique une tête dans l'eau glacée avec entrain ce qui fait dire aux spectateurs "c'est sans doute l'enfant de quelque saltimbanque!!"

Les femmes se changent dans des cabines tractées par des chevaux. Ces charrettes les amènent directement dans l’eau jusqu’à deux mètres de profondeur. Là elles descendent les marches d’escalier et soutenues par des « guides-jurés », elles sont plongées à plusieurs reprises de manière subite et de courte durée : c’est le bain à la lame. Les guides-jurés en maillot une pièce sont assermentés pour ne pas attenter à la pudeur. Le tout est surveillé par des censeurs. Le maillot des femmes va se composer de pas moins de 6 pièces.
« Il est bon que le guide sache nager, mais je n’en fais pas une condition indispensable pourvu qu’il ait le pied marin et qu’il soit prudent et ferme à la mer » Docteur J. Le Cœur, Guide médical et hygiénique du baigneur (1846)
A la fin du 19ème siècle, la plage et la mer peu à peu cesseront d’être un espace médical pour devenir un lieu de distractions. Des casinos fleurissent pour occuper la clientèle aristocratique. Bals, salons de lecture, promenades en calèche pour être vu….On se retrouve entre gens du même monde. L’automobile, le chemin de fer, la construction de palaces sur toutes les côtes de la Manche et de l’Atlantique vont faciliter le développement des bains de mer.
Les stations deviennent coquettes : fontaines, larges trottoirs pour la promenade, jardins exotiques, villas privées somptueuses… Des trains sont organisés pour se rendre directement depuis Paris jusqu’aux stations balnéaires. Deauville grâce au duc de Morny demi-frère de Napoléon III devient l’endroit où il faut être vu. Biarritz sur la côte basque a la préférence de l’Empereur Napoléon III et surtout de son épouse Eugénie. Ce site verra toute l’Europe huppée s’y retrouver.

En septembre 1858 l’impératrice Eugénie nous écrit de Biarritz : « La mer est bien froide, et il faut beaucoup de force morale pour se décider à y entrer. Cependant je n’ai pas encore manqué un seul bain depuis que je suis ici »…. Sissi, Elisabeth d’Autriche fait un séjour à Madère en 1860 et elle va prendre des bains de mer sans user de cabine en simple robe de bain, nageant sous les regards interloqués.

En juillet 1887 M Aubry installe un tramway à vapeur sur la plage ente Pouliguen et la Baule, le trait d’Union. En 1891 la ligne est prolongée jusqu’à Pornichet, il devient Mademoiselle Pornichette. François Aubry était architecte paysagiste nantais et participera activement au développement urbain de la région. La voie est posée sur le sable et fonctionne pendant les trois mois d’été. Il sera aussi appelé Déraillard du fait de ses pannes, de ses déraillements. Le bruit, la fumée incommodent mais il est aussi très apprécié. On va essayer de le remplacer par des omnibus à impériale. Mais en 1930 un nouveau train électrique celui-là, va faire la navette sur le boulevard de mer. Certainement l’ancêtre des petits trains touristiques qui circulent maintenant dans les villes pour nous faire admirer les monuments et les paysages.
 
Pornichet   et  Pouliguen






Autour des voyages une industrie de luxe se développe. Louis Vuitton va quitter son Jura natal et la menuiserie de son père pour Paris et un apprentissage chez un malletier. L’impératrice Eugénie sera sa cliente ainsi que les Grands de France, le Londres, de New-York. Son fils Georges inventera une serrure de bagages incrochetable. Des malles-lit, armoires, table pour pique-nique, pour chapeaux, pour cabine… et une malle bibliothèque pour Ernest Hemingway en 1927. Des bagages qui vont accompagner les touristes comme les aventuriers.
La Côte d’Azur à la fin du 19ème siècle, depuis peu française dans sa totalité, ne sera baptisée ainsi qu’en 1887 par le poète et sous-préfet Stéphen Liégard dont Daudet reprendra l’histoire dans son conte « M Le Sous-Préfet aux champs ». Mais les Anglais y ont déjà pris leurs habitudes malgré les six jours qu’il faut de Calais pour rejoindre Nice et un petit village qui sent bon la bouillabaisse : Canne. On traverse la rivière le Var à gué. Lord Brougham serait le découvreur de Canne. Mais c’est d’abord un tourisme d’hiver,  sans bains de mer, aristocrates anglais, russes se côtoient. La reine Victoria dans son train privé y vient chaque année. Lorsqu’on va commencer à se baigner sur la Côte d’Azur, pour éviter aussi le soleil, les dames vont s’habiller sur le sable comme en ville mais en tissus plus légers, et dans des teintes pastel. Ombrelles, parasols, chapeaux à voilette, manches longues. Un régal pour les peintres. Pour le bain, elles portent un pantalon long, une blouse en lainage, corset et marmotte sur la tête.
Les plages proposent assez rapidement des chemins de cordage auquel les baigneurs et baigneuses peuvent s’accrocher en entrant dans l’eau. La majorité ne sait pas nager.
Biarritz-Second Empire -com-plume
Les bains de soleil sont évidemment encore inconnus. Les autochtones font du commerce, location de sièges, de parasols, de cabines, de tentes. La mode de la bronzette démarrera avec les Américains dans les années 1920.Scott Fitzgerald, Rudolph Valentino… Le soleil fait moins peur, on lui reconnait des vertus thérapeutiques dans le traitement des maladies pulmonaires et des os.
Les maillots de bains vont rétrécir d’année en année jusqu’en 1964 sur la Croisette où une joueuse de ping-pong arbore un monokini. La Cour d’Appel d’Aix en Provence ne retiendra aucune charge contre elle au motif : « que la nudité du corps humain n’a rien en soi qui puisse outrager une pudeur normale, même délicate, et qu’un tel spectacle est fréquent à notre époque pour des raisons de sport, d’hygiène, ou d’esthétique ». La société de consommation et le tourisme dit de masse sont passés par là.
Ostende gravure colorée 1897







Sources diverses : Manuella Le Bohec Histoire et Histoires de Pornichet overblog 2010 - Frédérique Duneau, directrice des Trains de la Brière (petit train La Baule - Pornichet). -  L'intrusion balnéaire: Les populations littorales bretonnes et vendéennes par Johan Vincent-- Yves Perret-Gentil, Alain Lottin, Jean-Pierre Poussou, Les villes balnéaires d'Europe occidentale du XVIIIe siècle à nos jours, PUPS, 2008, p. 39. -- Jean Théodoridès, Histoire de la rage: cave canem, Masson, 1986, p. 39 - Johan Vincent, L'Intrusion balnéaire. Les populations littorales bretonnes et vendéennes face au tourisme (1800-1945), Presses universitaires de Rennes, 2007, p. 38 -- Rodolphe Bacquet, Normandie, Place Des Éditeurs, 2013, p. 101.-- André Rauch, Vacances et pratiques corporelles : la naissance des morales du dépaysement, Presses universitaires de France, 1988, p. 171  - Alain Corbin L'avènement des loisirs : 1850-1960, Flammarion, 2001, p. 85 -  -- La reine Hortense de Françoise Wagener - La Duchesse du Berry de Jean-Joël Brégeon – photos wikimedia et wikipedia – malles Wardrobe Louis Vuitton Gralon – Louis Vuitton The Book News  -de Olivier Saillard -  Historia l'étonnante histoire des bains de mer-  Eugénie ou Les larmes de la gloire Jean des Cars - Patrick de Gmeline  La Duchesse d'Uzès édit Perrin 1986 p38 - 




Dieppe - début 20ème siècle
 






1965 La Reine Mère d’Angleterre avec Gaston Chauvet en visite à Uzès

En arrière-plan l’Hôtel Particulier du Baron de Castille - Guide de l’Été Républicain d'Uzès 2017p6