samedi 8 juillet 2017

Formation à l'accouchement au 18ème siècle

Formation à l’accouchement au 18ème siècle :


                              Forceps de Levret fin 18ème siècle Collection CHU Tours – exposition 2008

Pendant longtemps, la naissance d’un enfant représentait un danger pour la mère et pour le bébé. C’était un enjeu médical mais aussi politique. Avec la Révocation de l’Edit de Nantes en 1685 et dès 1680, les « sages-femmes » protestantes qui avaient pourtant de bons résultats ne sont plus autorisées à exercer. On n’avait pas encore découvert les microbes et les bactéries, mais les médecins de Montpellier et d’ailleurs avaient compris qu’un minimum d’hygiène et des connaissances du corps arrangent bien les choses et ils avaient commencé à former des femmes pour intervenir. Restaient malgré tout, les cas complexes où la vie de la mère et de l’enfant était en jeu. A cela s’ajoutaient des problèmes d’héritage : lorsque la famille n’avait pas d’autre enfant, le nouveau-né devait absolument vivre un instant pour hériter de sa mère décédée et alors le père pouvait hériter de l’enfant. On a vu des « arrangements » où les témoins, la sage-femme, parfois le curé certifiaient souvent de bonne foi, avoir vu le bébé bouger un orteil, faire un « vent »… Donc encore vivant après le décès de la mère.
Dans les villages, le curé désignait une femme d’expérience, la « matrone »ou la « bonne-mère », pour assister la future mère. La matrone était certifiée de bonne vie et catholique. C’était aussi l’occasion pour l’église d’avoir un œil sur les avortements ou les accouchements prématurés, sur les naissances, le baptême du bébé…. Les femmes de la famille, les voisines, les « commères », étaient présentes, avec leurs recettes, leurs amulettes, leurs propres histoires d’accouchement… La matrone connaissait les secrets de famille, parfois elle présidait aussi à la toilette des morts du village. Elle était capable d’ondoyer le bébé en cas de risque, c’est-à-dire de donner une sorte de baptême. Et la mortalité infantile et maternelle était impressionnante.
Les familles aisées avaient des accoucheuses plus qualifiées, mais les risques étaient toujours là, surtout à cause des maternités chez des femmes très jeunes ou après trente ans, et aussi à cause des mariages consanguins. Mais dans ces familles-là dès 1650 petit à petit des chirurgiens s’intéressent aux accouchements. « Les princesses et toutes les dames de qualité choisissent des accoucheurs : les bonnes bourgeoises suivent leur exemple et l’on a entendu dire aux femmes des artisans et du menu peuple que, si elles avaient les moyens de les payer, elles les préfèreraient aux sages-femmes. » Pierre Dionis, chirurgien parisien en 1718.


A la fin du 18ème siècle apparaît une méthode d’enseignement à l’accouchement mise au point par une sage-femme Angélique Le Boursier du Coudray (1712/14-1789). Elle est maîtresse sage-femme au Châtelet, sage-femme jurée à Paris. Elle est née dans une famille de médecins. Elle publie en 1759 un livre Abrégé de l’Art des accouchements qu’elle fera illustrer de charmantes gravures en couleur. Elle parle ainsi de l'accouchement :
"En attendant le moment de délivrer la femme, on doit la consoler le plus affectueusement possible : son état douloureux y engage ; mais il faut le faire avec une air de gaieté qui ne lui inspire aucune crainte de danger. Il faut éviter tous les chuchotements à l'oreille, qui ne pourraient que l'inquiéter et lui faire craindre des suites fâcheuses. On doit lui parler de Dieu et l'engager à le remercier de l'avoir mise hors de péril. Si elle recourt à des reliques, il faut lui représenter qu'elles seront tout aussi efficaces sur le lit voisin qui si on les posait sur elle-même, ce qui pourrait la gêner..."
La plupart des femmes ne sachant pas ou à peine lire, il fallait un enseignement pratique, accessible, par le toucher, la vue. Celle-ci invente une machine qu’on appelait « fantôme obstétrique », sorte de mannequin souple représentant le ventre, le bassin de la femme et tous les organes de la reproduction avec le bébé à l’intérieur. Des bébés nés à terme, prématurés, des jumeaux… Le roi Louis XV délivra un brevet autorisant l’enseignement de cette méthode dans toutes les provinces du royaume.






Angélique du Coudray








Brevet qui autorise la dame DUCOUDRAY, maîtresse sage-femme, à tenir des cours d'instruction publique dans toutes les provinces du royaume, 18 août 1767. A.D.I.L., C 355.
Des chirurgiens approuvent cette formation, comme en 1770 à Agen  : « En effet, par le moyen de la machine dont cette dame se sert, on a la satisfaction, non seulement de voir l'enfant, tel qu'il peut être dans le sein de sa mère, dans toutes les postures possibles, mais aussi on ne perd pas un seul coup de main de sa manoeuvre. L'imitation de la nature est portée à son dernier degré de perfection, ce qui rend les cours d'accouchement encore plus parfaits ».
De 1759 à 1783 environ 5000 élèves sont formées. Pour inciter les seigneurs et les curés des paroisses à soutenir le projet, ils sont invités aux cours. «  Ce n'est pas d'aujourd'hui, Monsieur, que le cri public s'élève contre l'impéritie des femmes de campagne, dans l'art des accouchemens ... » « Votre amour pour le bien de l'humanité et pour l'accroissement de la population ne peut qu'exciter votre zèle dans une circonstance où le gouvernement ne ménage de son côté aucun des sacrifices propres à l'assurer. ».
Les intendants proposent aux curés de sélectionner des femmes qui pourront faire l’affaire, elles seront logées, nourrir aux frais de l’administration et recevront un certificat à la fin des deux mois de cours. Une réduction d’impôt pour l’accoucheuse ou son couple était prévue, en pratique, une réduction des corvées pour l’entretien des routes.
Lettre-circulaire adressée aux seigneurs et aux curés des paroisses.
Tours, 31 octobre 1777. A.D.I.L., C 355.


Ci-dessus Certificat d'aptitude à la profession d'accoucheuse. Le Mans, 14 février 1778.
A.D.I.L., C 355.


Etat des élèves qui ont suivi le cours de Madame du Coudray, commencé à Tours le 15 novembre 1778.-A.D.I.L., C355.








.......etc
A Tours à partir de 1779, les cours ont lieu dans le collège de chirurgie fondé en 1766. Des chirurgiens démonstrateurs formés par Angélique du Coudray vont prendre le relais dans les zones rurales. Se formeront pratiquement autant d’épouses d’agriculteurs que d’artisans.      
Les Intendants à partir de 1779 vont faire appel à la générosité des seigneurs, des communautés villageoises pour payer l’entretien des élèves. « Cette dépense au reste qui ne peut excéder 24 ou 30 livres ne saurait en éloigner ceux qui voudraient contribuer à une aussi bonne oeuvre. Votre zèle et votre amour pour le bien public sont plus que capables de lever cette petite difficulté. Je suis très persuadé que vous donnerez les plus fortes preuves dans une circonstance qui intéresse autant l'humanité. ». Il faut accélérer le mouvement en particulier dans les zones rurales.
« Nous gémissions, Monseigneur, de voir souvent la mère de l'enfant périr dans les accouchements par l'ignorance des sages-femmes. Nous regardons comme un secours précieux à l'humanité et comme une suite des bontés dont vous honorez la ville en cette élection, la permission que vous nous donnez d'acheter la machine de Madame du Coudray pour former d'habiles accoucheuses, et de nommer un chirurgien démonstrateur, et de former ici tous les ans un certain nombre d'élèves. Nous avons nommé sous votre bon plaisir pour chirurgien-démonstrateur en cette ville, le sieur Viau, maître en l'art de chirurgie, qui joint à des lumières reconnues, de l'expérience et du zèle. Il se présentera à l'intendance pour recevoir vos ordres, porteur de notre délibération, qui contient sa nomination. »

Les chirurgiens démonstrateurs ont semble-t-il moins de succès qu’Angélique du Coudray. L’accouchement reste encore une affaire de femme. Un inspecteur est nommé, lui-même chirurgien. Il déplore en mai 1782 le manque d’enthousiasme mais surtout les préjugés :
«  Si c'était pour former un vétérinaire, l'espoir d'avoir un homme qui pût prévenir ou empêcher la mortalité de leurs bestiaux les porterait à donner tout ce qu'on leur demanderait sans répugnance, mais pour conserver leur femme, il en est tout autrement ; une de perdue, une de retrouvée ».
Mais c’est aussi une affaire de gros sous : le curé donne 30 livres pour les frais de formation mais le double pour remplacer l’élève qui s’absente deux mois. Nous sommes à la fin du 18ème siècle, les finances des communautés villageoises ne sont pas au beau fixe et elles renâclent à verser les sommes nécessaires. Et puis les femmes formées sont tentées de quitter le village pour exercer dans des familles bourgeoises ou dans des grandes villes où elles sont mieux rémunérées. Parfois le mari de l’accoucheuse accepte mal les nouvelles « qualifications » de son épouse et en change !!.
En quarante ans deux cents accoucheurs-démonstrateurs seront formés, qui enseigneront à dix ou douze mille sages-femmes pour environ un million de naissance par an. De nouvelles pratiques s’installent : plus de commères qui assistent la future mère, la pièce est lumineuse et aérée, on s’achemine vers une médicalisation de l’accouchement, où plus personne ne raconte ses propres accouchements, ses recettes….
Le tour de France obstétrical d’Angélique va durer 25 ans et se poursuivra jusqu'en 1783, sous le règne de Louis XVI. Lafayette serait né grâce à la méthode du Coudray. Malgré un succès indéniable et une mortalité infantile en nette régression, Angélique du Coudray sera décriée pendant la Révolution de 1789 par le député Alphonse Leroy qui lui reprochait entre autre, de n’être pas mariée. Il souhaitait réserver l’accouchement aux hommes, mais n’importe qui pouvait être officier de santé à ce moment-là. Sa pétition fit un flop. Angélique est souvent nommée la « sage-femme des Lumières ».
Les sages-femmes vont peu à peu bénéficier d’une meilleure formation. L’accouchement continue à se faire traditionnellement au foyer jusqu’au milieu du 20ème siècle, surtout dans les zones rurales. Les hôpitaux du 19ème siècle sont assez effrayants pour mettre au monde des enfants. La mortalité y est d’ailleurs très importante. A la maternité de Port Royal en 1856 les statistiques font état d’un taux de mortalité en couches 19 fois plus élevé qu’en ville, 5,9 % contre 0,3%. Les fièvres puerpérales dans la même maternité font 31 décès sur 32 accouchées en mai 1856.
Aujourd’hui, des maternités dignes de ce nom ainsi que des établissements pour femmes battues sont appelées Angélique du Coudray.

                  La machine de Mme du Couday- Musée Flaubert et d’Histoire de la médecine Rouen



 Sources : Anne Debal-Morche, conservatrice du patrimoine aux Archives départementales d'Indre-et-Loire, d'après les documents d'archives du service de l'Intendance (série C 354 à C 356 ), et les recherches effectuées par Barbara Adam, pour son mémoire de maîtrise, intitulé «  Des sages-femmes, des femmes sages ? », soutenu à l'université F.Rabelais de Tours, en 2004. – Société d’Histoire de la Naissance wwwsociété-histoire-naissance.fr-  A. Delacoux, Biographie des sages-femmes célèbres, anciennes, modernes et contemporaines 1834 — Voir particulièrement l'article « Ducoudray (Angélique-Marguerite Leboursier) ».- Jacques Gélis, « Sages-femmes et accoucheurs : l'obstétrique populaire aux XVIIe et XVIIIe siècles »dans Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 32e année, no 5, 1977, p. 927–957. DOI:10.3406/ahess.1977.293872- Pierre Bienvault La Croix 4-1-2016 Mme du Coudray Pionnière de la Simulation -
Litho : Vilain dessinateur Lecler 1833 brooklyn museum .org

Modèle de serment, proposé par l’Eglise en 1786 pour les sages-femmes formées à l’Hôtel Dieu de Paris :
« Je [...] promets et jure à Dieu, le créateur tout puissant, et à vous, Monsieur qui êtes son ministre, de vivre et de mourir dans la foi de l’Eglise catholique, Apostolique et Romaine, et de m’acquitter, avec le plus d’exactitude et de fidélité qu’il me sera possible, de la fonction qui m’est confiée. J’assisterai de nuit comme de jour dans leurs couches les femmes pauvres comme les riches ; j’apporterai tous mes soins pour qu’il n’arrive aucun accident ni à la mère et ni à l’enfant. Et si je vois un danger qui m’inspire une juste défiance de mes forces et de mes lumières, j’appellerai les médecins ou les chirurgiens ou des femmes expérimentées dans cet art pour ne rien faire que de leur avis et avec leur secours. Je promets de ne point révéler les secrets de familles que j’assisterai ; de ne point souffrir qu’on use des superstitions ou des moyens illicites, soit par paroles, soit par signes, ou de quelque autre manière qui puisse être, pour procurer la délivrance des femmes dont les couches seront difficiles et paraîtront devoir être dangereuses ; mais de les avertir de mettre leur confiance en Dieu, et d’avoir recours aux sacrements et aux prières de l’Eglise. Je promets aussi de ne rien faire par vengeance, ni par aucun motif criminel ; de ne jamais consentir sous quelque prétexte que ce soit, à ce qui pourrait faire périr le fruit ou avancer l’accouchement par des voies extraordinaires et contre nature ; mais de procurer de tout mon pouvoir, comme femme de bien et craignant Dieu, le salut corporel et spirituel tant de la mère que de l’enfant. Enfin, je promets d’avertir sans délai mon pasteur de la naissance des enfants ; de n’en baptiser ou de ne souffrir qu’on en baptise aucun à la maison, hors le cas d’une vraie nécessité, et de n’en porter aucun à baptiser aux ministres hérétiques. »


                                                                       Chaise à accoucher 19ème siècle
                                        Claude Truong-Ngoc /wikimedia commons Musée Strasbourg photo 29/7/2014

mercredi 5 juillet 2017

Conte de l'Uzège : La Femme qui voulait grandir.

La Femme qui voulait grandir :

Il y avait à Vallabrix au moulin de Garrian un meunier qui avait trois fils. Il devenait vieux et il décida de partager ses biens : pour l’aîné le moulin, le deuxième l’âne, et le dernier une échelle et un coq.
Le premier devint meunier, le second, laboureur. Le troisième, peu travailleur, hâbleur, séducteur,  avec son maigre héritage partit sur les routes. Il arriva au village de La Capelle.  Une femme balayait sa cour. Il lui demanda :
- Madame vous avez une bien belle maison. On voit tout de suite qu’une maîtresse de maison sans pareille y habite. Vous ne voudriez pas m’acheter un réveil ?
- oui da !  répond-elle rougissante et frétillante.  Il m’en faut un justement, je n’arrive pas à me réveiller le matin et mon mari rouspète.
-voilà il y en a un dans ce paquet. Mais il ne faut pas l’ouvrir avant 24 heures.
Et il lui donna le coq ficelé dans le sac contre quelques belles pièces d’argent et partit.
Quand le fermier revient, il ouvre le paquet et voit le coq.
-Parole, il t’a bien couillonnée ! Des coqs on en a une vingtaine dans la basse-cour ! Et celui-là est maigre comme un balai !!

Pendant ce temps, le troisième larron se déguisa pour ne pas être reconnu et revint le lendemain.
Il demanda à la fermière, toujours aussi naïve.
- Vous ne voulez pas grandir ? Quelques centimètres et vous seriez encore plus belle ! La plus belle de tout le canton, j'en mets ma main à couper !
Et elle qui était petite et qui avait toujours été moquée de sa petitesse lui répondit
- Oh ! que oui !
- Montez sur cette échelle et vous verrez.
La femme monta jusqu’au niveau du toit.
- Doux Jésus ! Je suis plus grande que la maison ! D’en haut on voit les grands prés, la rivière, le clocher et le château de l’évêque !!
-Descendez maintenant. Puisque vous voulez tant grandir, je vais continuer le traitement. C’est un médicament qui me vient de ma mère-grand et qui doit rester secret. Mais vous êtes une si bonne femme et si joliment faite que je vais faire exception pour vous. Donnez-moi douze œufs, déshabillez-vous et étendez-vous sur la table.
Elle fit comme il demandait. Il battit les œufs en omelette, et en barbouilla la femme de la tête aux pieds.
 -Maintenant ne bougez surtout plus pendant un moment. Si ça gratte ou chatouille c’est normal, c’est le traitement.
Et il lui ajouta de la mie de pain dans ses oreilles.

Alors il en profita pour faire le tour des pièces de la maison, ouvrant les tiroirs, les commodes, les armoires et volant tout ce qui lui plaisait. Puis il partit en fermant la porte à clef.
Quand le fermier rentra le soir, il trouva porte close. Tape, tape que tu taperas. Impossible d’ouvrir la porte. Sa femme lui cria de l’intérieur.
-Je ne peux pas bouger, je suis en traitement. Je suis en train de grandir. Fais le tour par le grenier
Un curieux spectacle attendait le mari dans la cuisine : sa femme toute nue sur la table, barbouillée d’œufs, les tiroirs vidés de toutes les économies du ménage et de toutes les belles choses.
Il entra dans une belle colère et sa femme reçut une belle raclée !!

Il faut toujours se méfier des beaux parleurs, "Un beau parleur, c'est un homme qui jongle très bien avec des boulets vides." Jules Renard  -  
« Le coq beau parleur chante dès qu'il sort de l'œuf ».- Proverbe arabe ;
« Tout grand et beau parleur n'est bien souvent qu'un pauvre menteur « Proverbe français ; La fleur des proverbes français (1853) et mille autres proverbes, comme quoi il est facile de se faire attraper par un beau parleur. Et la classe politique n'est pas la seule visée !!

 Merci à Adrien Castanet - Contes de l’Uzège 1905 édit Nîmes –Académie de Nîmes- photo Istock Le Vif 2015Belga




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dimanche 2 juillet 2017

L'Overdose de la Duchesse ou l'irrésistible ascension du tabac

L’overdose de la Duchesse ? ou L’irrésistible ascension du tabac.

Plan de tabac
Dès la fin du 19ème siècle, quelques médecins commencent à étudier sérieusement les effets du tabac sur les organismes humains et des animaux. Il semble exister une accoutumance et même une dépendance au tabac. En 1894, les docteurs Chéreau, Kohos, Pellet, Jaucent en 1900 vont étudier les effets du tabac sur la gorge et la voix, sur la digestion. La nicotine et les extraits de tabac en décoction sont utilisés depuis longtemps comme médicaments mais on s’aperçoit que ces médicaments font plus de mal que de bien et même tuent. Les travailleurs de l’industrie du tabac semblent touchés et en 1901, l’Office du Travail considère cette substance comme un des poisons industriels. Les docteurs Amouroux, Prieur et Abel Gy en 1909 vont confirmer les effets cancérigènes et cardiovasculaires sur les utilisateurs du tabac.
Calumet
Christophe Colomb découvre le tabac en 1492 en Amérique où il est cultivé par les Amérindiens depuis belle lurette. Les feuilles de tabac sont roulées pour former une sorte de cigare qu’ils appellent « tabaco ». C’est semble-t-il un médicament universel, qu’ils fument dans leur calumet dans un mélange avec d’autres herbes. Le tabac fait partie des cadeaux offerts par les natifs à Christophe Colomb.
A la cour d’Espagne et du Portugal ce sera d’abord une plante d’ornement. On se méfie un peu de cette plante, du goût des Indiens, ces sauvages, et de leur incapacité à s’en passer. La première description est de la main de l’historien espagnol d’Oviedo. Le tabac va devenir un médicament dans ce royaume vers le milieu du 16ème siècle grâce au médecin personnel du roi Philippe II d’Espagne. Les soldats du roi y goûtent et très vite ne peuvent s’en passer !
André Thivet
Une petite controverse rapportée dans le BSHPF de 1930 p 343 : ce serait le cosmographe franciscain André Thivet (ou Thevet) né à Angoulême en 1502, aumônier sur un bateau qui aurait rapporté le premier du Brésil des plans ou graines de tabac et qui en cultivait dans son jardin. Il relate son voyage en 1558 dans «Les singularités de la France antartique autrement nommée Amérique» (Paris chez les héritiers de Maurice de la Porte in-4°). On l'appelle alors « herbe angoulmoisine » ou « herbe pétum ». En 1575 il fait le portrait de l’herbe Petum ou Angoulmoisine dans son livre « Cosmographie Universelle (tII livre XXI chap VIII).
A la même époque Jacques Gohory publie un traité sur le tabac considéré comme une plante médicinale « L’instruction sur l’herbe petum »(1572).
Jean Nicot
Et le nîmois Jean Nicot, ambassadeur de France au Portugal en 1559-1560 est dépêché par la reine Catherine de Médicis pour placer une de ses filles : le futur roi du Portugal cherche à se marier. Jean Nicot échoue dans sa mission mais il rapporte de Lisbonne des épices, de l’indigo, des orangers, un esclave noir et… du tabac. On peut donc dire et écrire qu’il introduit le tabac dans notre pays en 1561. Le roi de France à ce moment-là est François II premier fils de Catherine de Médicis. Il souffre de migraines insupportables. Jean Nicot envoie de la poudre de tabac à la reine en vantant les vertus curatives à cette plante. Le traitement réussit et les apothicaires vont pouvoir en vendre. La mode est lancée !
L'herbe à Nicot ou herbe "à la reine" (Catherine), se consommait à cette époque en cataplasme, en onguent, en fumigation, poudre et même en lavement !! Pour les contemporains, c’est « une espèce d’herbe de vertu admirable pour guérir toutes navrures, playes, ulcères, chancres, dartres, et autres tels accidents du corps humain ». Le pape Urbain VIII en 1642 menace d’excommunication ceux qui usent et abusent de cette plante mais rien n’y fait : la mode est là ! On parle de sorcellerie. Le duc de Guise proposa d’appeler cette plante nicotiane pour rappeler Jean Nicot. Le botaniste Jacques Daléchamps la décrit dans son Histoire générale des Plantes sous le nom de Petum ou Herbe à la Reine.
La plante reçut de très nombreux noms : « nicotiane », « médicée », « catherinaire », « herbe de Monsieur Le Prieur », « herbe sainte », « herbe à tous les maux », « panacée antarctique » et finalement « herbe à ambassadeur ». Le nom de Tabac apparait fin 16ème.
Jean Nicot sera aussi célèbre pour un premier dictionnaire en langue française, qui servira souvent de base par la suite. Le français de cette époque n'étant pas encore fixé, cet ouvrage est surtout intéressant comme référence sémantique et étude du "vieux langage". Jean Nicot mériterait une plus belle rue à Nîmes.
Le cardinal de Richelieu qui ne perdait pas le Nord, fait en 1629 un monopole royal de sa production et de son commerce avec des droits de douane sur la circulation du tabac.. Nous produisons dans l’Est et le Sud-Ouest, dans les îles des Antilles. Notre production est la plus importante d’Europe à ce moment-là.  C’était l’époque du roi Louis XIII. La guerre de Trente Ans nous a amené la pratique de la prise. Les marins propageront l’habitude de la chique et de la pipe.
feuilles de tabac au séchoir
Avec Louis XIV, Colbert prend la suite et établit le Privilège de Fabrication et Vente en 1674. Et la Compagnie du Sénégal qui va participer très activement à la traite négrière. Madame de Maintenon la maîtresse du roi, sera un des premiers particuliers à bénéficier de ce privilège. Les Manufactures des tabacs sont fondées à Morlaix, Dieppe, Paris… La Compagnie des Indes prendra la suite de la Compagnie du Sénégal. Pourtant le roi Louis XIV déteste la fumée du tabac et l’odeur. Pour lui les gens raffinés ne peuvent pas s’adonner à ce vice « vil et vulgaire ». Il tolère la prise seulement hors de sa présence. Pourtant une marque élémentaire de courtoisie sera d’offrir une prise de tabac à la personne que l’on rencontre. Tout le monde prise, même les femmes les plus intrépides ou les plus raffinées. Une querelle nous est rapportée : le chanoine Monsieur de L’Attaignant et le comte de Clermont-Tonnerre se disputent, le ton monte et le chanoine refuse une prise de tabac au comte. Une chanson du chanoine qui va passer les siècles : « J’ai du bon tabac dans ma tabatière, j’ai du bon tabac, tu n’en auras pas ! ».
Molière en 1665 fait dire à Dom Juan (in « Le Festin de Pierre ») « qui vit sans tabac n’est pas digne de vivre, non seulement il réjouit, et purge les cerveaux humains, mais encore il instruit les âmes à la vertu… ». On chique, on prise, on fume dans toutes les couches sociales.

L’overdose de la Duchesse ? : Saint Simon nous raconte cet épisode dans ses Mémoires. Le 18 janvier 1712, le roi Louis XIV s’installe dans son château de Marly. La dauphine, Marie-Adélaïde,  duchesse de Bourgogne, y arrive avec « une grande fluxion sur le visage ». Elle a de très mauvaises dents avec des abcès qui provoquent un œdème au visage. Malgré tout elle tient salon. « Elle y joua en déshabillé toute embéguinée ». Après avoir visité la marquise de Maintenon qu’elle appelle gentiment sa « tante », elle soupe au lit tant elle se sent mal. Deux jours plus tard, après une médication de tabac, en fumée et à mâcher elle va mieux.
Mais une épidémie de rougeole et de petite vérole (variole) met à mal la Cour et l’entourage royal. Le 5 février la fièvre reprend. Le 7 la douleur est là, lancinante. . "Cette sorte de rage de douleur résista au tabac en fumée et à mâcher, à quantité d'opium et à deux saignées du bras", note Saint Simon. Des vertiges, une prostration intermittente avec des douleurs abdominales « pires que celles endurées à ses accouchements », des céphalées qui lui vrillent le crane ! Puis elle est au bord de l’inconscience, la famille royale ainsi que Mme de Maintenon sont à son chevet. Des plaques rouges couvrent la peau, on diagnostique une forme de rougeole. Elle dira : "Princesse aujourd'hui, demain rien, dans deux jours oubliée".  Il est plus que probable que le tabac et l’opium en surdose, plus les saignées n’ont pas aidé cette jeune femme à survivre. Septicémie ou rougeole ? Céphalées, convulsions, vertiges, diarrhées et douleurs abdominales sont plus des symptômes d’une overdose de nicotine que d’une rougeole ! Mais la nicotine et ses méfaits seront « découverts » début 19ème siècle.

Esclaves travaillant dans un atelier de production de tabac. 1670, Virginie.
En 1719, pour une meilleure maîtrise et une meilleure rentrée des taxes, cette culture est prohibée dans toute la France sauf en Franche-Comté, en Flandre et en Alsace, avec des condamnations pouvant aller jusqu'à la peine de mort.
Qui dit monopole, dit aussi contrebande qui se développe sur nos côtes bretonnes. Le tabac de Virginie moins cher que celui des Antilles françaises est bientôt très recherché, au goût du jour.

La Compagnie royale d’Afrique créée par les planteurs de Virginie va participer activement à la traite des esclaves dès 1672. Les importations françaises de tabac de Virginie vont passer de 20 à 70 % de la consommation intérieure du tabac. Au milieu du 18ème siècle ce pays contrôle le marché mondial avec le Maryland.
 Tabagie du roi Frédéric-Guillaume de Prusse 
Les « tabagies » du 18è et 19ème siècle étaient l’occasion pour les hommes d’affaires de se réunir et discuter à l’abri des oreilles indiscrètes. Le roi de Prusse en faisait autant avec ses proches conseillers en fumant les fameuses longues pipes allemandes. C’étaient les Tabakskollegium.







Machine à lavement de tabac 1750 (hitek.fr)
Apparu dans les années 1750, cet instrument était utilisé pour infuser de la fumée de tabac dans le rectum des patients. Cela avait différents buts médicaux, mais la principale était la réanimation des personnes s'étant noyées. La chaleur de la fumée était censée améliorer la respiration. 

Dès 1775, on soupçonne le tabac d’être cancérigène. Mais le pli est pris. Les prêtres interdisent que l’on fume dans les églises lors des cérémonies.
Au moment de la Révolution de 1789, les cahiers de doléances se plaignent du prix trop élevé du tabac. Dans le calendrier républicain, le tabac a son jour : le 16ème du mois de Messidor.



La cigarette arrive en France vers 1830, déjà en vogue en Espagne, au Brésil et en Crimée. Elle est peu coûteuse et va redonner un élan à la consommation. En 1868 l’Association française contre l’abus du tabac est créée suivie en 1875 par la Société Française contre l’Abus du Tabac. 
Voltaire 19ème Houdon
Tabatière Louis XVI
La pipe devient tendance, surtout celle « à tête » représentant des personnalités qui mesurent ainsi leur degré de popularité. Les usines Gambier fabriquent 30 millions de pipes par an vers 1860. Il nous faut reconnaître qu’elles montrent un grand savoir-faire, souvent de petits chefs-d’œuvre. Notre voisine St Quentin la Poterie a longtemps vécu des accessoires du tabac, pipes, papier à rouler…
James Bonsack invente en 1881 la machine à rouler les cigarettes, ce qui baissera encore considérablement les coûts de production.
Les Anglais inventent le « smoking », vêtement sans basques qui risquaient d'être brûlées par les cendres de cigarette et confortable pour s'asseoir aux tables de jeu.  C’est une variante de la veste (smoking jacket) que les Britanniques portent au fumoir. On trouve des calottes de fumeurs pour éviter que les cheveux s’imprègnent de l’odeur du tabac.
Fume-cigarette Les Noces Siciliennes in visiteaquitaine.fr
On cherche à rendre le tabac inoffensif. Apparaît le « tabac désintoxiqué » selon la méthode Gérold, mais les médecins ont des doutes sur l’efficacité du procédé. On vend aussi des pipes et fume-cigares désintoxiquants.
A Lons-le-Saunier au début du 20ème siècle le docteur Parant vend du tabac dénicotinisé en cigares et tabac à pipe et à cigarette. Mais sans grand succès.
Pendant les guerres de 14-18 et de 39-40 la consommation de la cigarette monte en flèche chez les hommes et chez les femmes symbole d’indépendance pour ces dernières. En janvier 1915, les soldats ont reçu du tabac dans leurs colis de Noël mais pas de pipes. A Poitiers on appelle la population à faire cadeau de cet instrument pour « nos braves guerriers » ! Les GI américains en 1944 distribuent des cigarettes blondes et les marques d’outre-Atlantique nous envahissent.

On sait les ravages qu’occasionne le tabac, dans les familles, chez les enfants. Ce qu’il coût à la collectivité en terme de santé. Revanche d'outre-tombe des Amérindiens pour avoir détruit leur civilisation ?!! Nous avons tous autour de nous des personnes qui souhaitent se débarrasser de ce fléau, difficilement, parfois douloureusement. Existe-t-il un remède miracle ?
























Tabatière Française 19ème sabot  avec tête de Bagnard
secouette corazo

Jeunes Femmes travaillant à l'usine de pipes de
St Quentin La Poterie















Sources : Musée du Tabac Bergerac – Les Bourbons cliannaz @free.fr2003- France-Tabac Histoire – unairnaf.org Journée Mondiale sans Tabac- Voir aussi Fichier PDF Petite histoire du tabac, réalisé par le ministère de la Santé et l'OFT-  le site info-tabac.noname.fr- Cap’culture santé, Histoire du tabac et de ses méfaits, accessible sur pointsdactu.org -Dr M. TOLEDANO, Brève histoire du tabac, version PDF - Fabrice Preyat, « Marie-Adélaïde de Savoie (1685-1712), Duchesse de Bourgogne, enfant terrible de Versailles », Études sur le XVIIIesiècle, vol. XXXXI,‎ 2014, p. 292 (lire en ligne ) - Dominique Gaulme, François Gaulme, Les habits du pouvoir : Une histoire politique du vêtement masculin, Flammarion, 2012, 287 p. (ISBN 2081242923) - Sylvain Bouyer et Alain Gaffet, Anthropologie du tabac, Editions L’Harmattan, 1997 (lire en ligne [archive]), « Industrie pipière et guerre industrielle ». - Musée de la Terre St Quentin la Poterie (30) - photos musées-