lundi 24 avril 2017

Racines d'un migrant à Vallabrix- Denys Breysse



La famille Gouffet est présente sur l’Uzège depuis 1785. Jean Alexandre Gouffet arrive de la région parisienne. Il est garçon-menuisier. Avignon et Marseille étaient des villes étapes importantes pour les Compagnons du Tour de France. Etait-il un de ceux-là ? A ce jour, il n'appairait pas sur les listes des Compagnons que nous avons pu dénicher.. Peut-être « ouvrier à livret », c’est-à-dire ouvrier qui circulait avec un livret où étaient consignés les lieux, les patrons pour lesquels il avait travaillé. Ce livret sera obligatoire jusqu’en 1890.
La situation économique dans notre pays n’était pas fameuse en cette période. Les familles, surtout les hommes jeunes partent chercher du travail loin des grandes villes où les difficultés alimentaires et les dangers sont bien plus grands qu’en province. Le budget de l’Etat est en déficit chronique. Les bonnes récoltes de céréales de 1780 et 1781 font baisser le prix du blé et encouragent les spéculateurs. La guerre d’Indépendance des Etats Unis nous a coûté un peu plus d’un milliard de livres depuis 1777. L’hiver 1784 handicape sérieusement l’approvisionnement des villes. Et puis c’est "l’affaire du collier de la reine" qui rajoute une couche au climat politique nauséabond.
Atelier de menuisier 15ème siècle -BNF
Mais c’est aussi le temps des Montgolfier, des envies d’ailleurs, de mondes nouveaux. Les Lafayette, Rochembeau et tous ceux qui reviennent du Québec et des Etats-Unis, de l’Angleterre font rêver à une autre façon de vivre. Des idées nouvelles circulent, on remet en question les dogmes.
Les archives de Vallabrix mentionnent pour la première fois un Gouffet, Alexandre (Jean Alexandre) lors du recensement des hommes de 12 à 72 ans en l’An IV-V (1795) : il a 30 ans, et depuis un an dans notre village. Il est menuisier. (archives départementales du Gard). Il avait épousé une vallabrixoise Anne Chamand, fille de Jean et de Thérèse Mejan le 17 juillet 1788.

La famille s’intègre vite et bien : dès 1832 Etienne Benjamin Gouffet, deuxième génération dans l’Uzège, est conseiller municipal à Vallabrix. Déjà en 1831 il est élu au premier tour au jury communal pour les élections censitaires, 23 voix, plus que les représentants des vieilles familles du village comme les Desplans ou les Gay. La majorité des voix était à 18. Puis ce sera au tour de Paul-Augustin d’être élu conseiller
municipal en 1855-56-60-65, puis d’Adrien en 1876.


Denys Breysse est un des descendants de Jean Alexandre Gouffet. Depuis plusieurs années il se penche sur le passé de sa famille avec talent. Il nous fait cadeau ici de certaines de ses recherches.
Grand merci pour les Vallabrixois. BVE




Les Racines d'un Migrant à Vallabrix, Jean Alexandre GOUFFET (1785)


Lorsque mon grand-oncle, Pierre Faustin GOUFFET, auteur en 1968 du livre sur l'histoire de Vallabrix ("Vallabrix mon village natal"), s'est intéressé à sa généalogie familiale, il est remonté pour la branche paternelle à la cinquième génération avec Jean Alexandre GOUFFET, dont l'acte de mariage est dans les registres paroissiaux du village (cf image 1) :
"L'an mil sept cent quatre vingt six le dix septième juillet après la publication d'un banc et vu la dispense de deux autres signée Dautun vicaire général sans qu'il nous ait apparu d'aucun empechement soit canonique soit civil j'ai béni le mariage de Jean Alexandre GOUFFET garçon menuisier originaire de la Ville de Paris paroisse St Sulpice habitant depuis environ deux ans dans le lieu et paroisse se St Quentin fils légitime et naturel de feus Jean Armand GOUFFET et de Françoise JACOB leurs extraits mortuaires deuement légalisés et exhibés d'une part et Anne CHAMAND fille légitime et naturelle de feu Jean CHAMAND et de Thérèse MEJAN de cette paroisse d'autre part. Ont été présents Srs Joseph DUCLAUX, Etienne Benoit GOUFFET, Antoine CHAMAND, André MELLE (qui ont) signé avec l'époux, l'épouse illeterée de ce requise"
Cet acte indique donc que Jean Alexandre GOUFFET est un nouveau venu dans le Gard. Pour quelles raisons ? Sa profession pourrait expliquer un "Tour de France" qui l'aurait vu s'arrêter dans le Gard. Mais il ne semble pas être seul, puisque l'acte cite aussi Etienne Benoit GOUFFET (qui signe), probable parent, mais sans qu'aucun détail ne soit donné.
Jean Alexandre et son épouse vont s'établir à Saint Quentin, où ils donneront naissance à deux garçons, Jean Etienne Benjamin le 4 septembre 1787 et Jean GOUFFET le 1 septembre 1791. Si les parrain et marraine du second sont tous deux issus du côté maternel, un troisième GOUFFET, prénommé Etienne Benjamin est le parrain de l'aîné. Là non plus, l'acte ne précise pas le lien de parenté. Il pourrait être, selon la tradition, puisque le père de Jean Alexandre est décédé, un frère aîné. Jean Etienne Benjamin fils épousera en 1809 une fille de Vallabrix et s'établira dans le village, mais c'est une autre histoire.
Il y a cinquante ans, Pierre Faustin GOUFFET n'avait pas pu remonter plus haut dans la recherche de ses racines familiales. Depuis cette époque, Internet a raccourci les distances et permet de travailler sans avoir les documents en mains. Mais remonter une généalogie parisienne demeure compliqué et aléatoire : en mai 1871, lors des insurrections de la Commune, des incendies ont frappé de nombreux bâtiments parisiens et ont détruit les archives et la plupart des registres entreposés à l'Hôtel de Ville. Les actes ont été patiemment reconstitués au XIXème siècle, mais il ne s'agit que d'une reconstitution partielle, principalement concentrée sur les actes du XIXème siècle, et la plupart des sources ont disparu à tout jamais. Quant à la deuxième copie des registres, détenue par les paroisses, elle ne remonte pas en-deçà de 1802 pour la paroisse Saint Sulpice.
L'espoir de remonter au-delà de la simple identité de Jean Armand GOUFFET et Françoise JACOB était donc infime. Le hasard, le bénévolat et la magie d'Internet m'ont cependant permis de lever une partie du voile, puisque j'ai pu reconstituer une partie de l'ascendance de Jean Armand GOUFFET, avec 11 ascendants sur 5 générations, dont la plus ancienne est née au début du XVIIème siècle (cf Image 6). C'est ce petit voyage jusque dans la Meuse, au Sud-Ouest de Vaucouleurs, que je vais raconter (cf Image 5 - Extrait de la carte de Cassini de la région de Horville).
L'élément déclencheur a été la lecture d'une note dans une revue généalogique (de l'association SAGA, concentrée sur l'Ardèche), indiquant que des bénévoles appartenant à son antenne parisienne pouvaient faire quelques recherches. La chance a voulu que l'un de ces bénévoles soit un généalogiste professionnel, Xavier Robert-Mondin, qui travaille au sein du Cabinet Andriveau. Il a effectué une recherche dans les archives de ce cabinet et la chance était avec nous : il a pu localiser quelques informations essentielles :
- le mariage le 6 juin 1753 à Saint Sulpice de Jean Armand GOUFFET, veuf de Josèphe DAVRY, décédée en 1752, avec Françoise JACOB alias JAQUOT,
- le premier mariage de Jean Armand GOUFFET, sans filiation, le 28 septembre 1734, toujours à Saint Sulpice, avec Marie Anne DAVRIL,
- le mariage le 27 juillet 1775, à Saint Sulpice, de Marie Geneviève GOUFFET, fille de Jean Armand et de Françoise GOUFFET, baptisée le 29 mars 1759, avec Siméon BUTEUX.

Xavier ROBERT MONDIN me précisait dans nos échanges que j'avais beaucoup de chance. En effet : "Le mariage de 1753 figure dans notre collection "pièces annexes", ce qui signifie que le dépouillement a été fait à partir des actes de baptêmes (et de décès de leurs parents le cas échéant) fournis par les parties au moment de la rédaction de l'acte de mariage. C'est exceptionnel et tous les mariages parisiens n'y figurent pas, hélas... Cette collection est totalement exclusive (constituée entre 1830 et 1871). Il n'existe aucune autre copie de ce dépouillement effectué par mes prédécesseurs, que ce soit dans les archives privées ou publiques françaises."
Mais l'information la plus importante est que la filiation de Françoise JACOB/JAQUOT était indiquée puisque l'attestation dit qu'elle est née le 9 septembre 1717 à Horville de Jean et de Marie RACTA. C'est donc sur le site Web des archives départementales que je suis allé  rechercher les informations, pour trouver très vite l'acte de baptême de Françoise, à la date indiquée. L'acte est aisé à lire (cf image 2) :
"Françoise, fille légitime de Jean JACOB laboureur et de Marie RACTA son épouse est née le neufvième jour du mois de septembre de l'année lmil sept cent dis sept et a esté baptisée le même jour par Pierrette PARIS, veufve de défunt Jean JACOB, sage-femme de cette paroisse à cause du danger de mort dans lequel elle s’est trouvée, et les prières, exorcismes, onctions et cérémonies du baptême ont été faites sur elles le lendemain ». Son parrain était Hubert AUBRY jeune, habitant dans la paroisse voisine de Manières et sa marraine était Françoise LOPPIN, tous deux illettrés. Les parents étant connus, il suffisait de dérouler le fil.
Son père, né en 1686, a eu au total 16 enfants, issus de deux unions. Il se maria d'abord avec Marie RACTA en 1710, et elle lui donna 12 enfants entre 1712 et 1731 avant de décéder en octobre 1736 à l'âge de 51 ans. Françoise JACOB était la cinquième, mais seule une sœur aînée, Jeanne, a dû parvenir à l'âge adulte. Jeanne, âgée de 24 ans, épousa Claude CHAMPONNOIS, manouvrier, le 25 novembre 1738 dans la paroisse voisine de Dainville. Mais ce jour-là, Jean JACOB se maria avec Christine CHAMPONOIS, la propre sœur de Claude. Pour être bien clair, ce jour-là, François JACOB devint le beau-frère de sa fille ! Il avait alors 52 ans et sa seconde épouse devait encore le rendre père à sept reprises, avec une dernière naissance en 1754, quand il avait 68 ans. François JACOB décédait en 1763, après une vie bien remplie.
Son acte de baptême, daté du 15 juin 1686 à Horville désignait ses parents, Jean et Pierrette PARIS. Souvenons-nous que cette Pierrette était en 1717 la sage-femme qui devait mettre au monde et baptiser Françoise JACOB, sa petite-fille. Les registres paroissiaux nous ont d'ailleurs permis de retrouver la mention de l'élection de Pierrette comme sage-femme, le 19 juin 1701 (cf image 3) :
« Ce jourdhuy 19e du moy de juin mil sept cent un Pierrette PARIS femme de Jean JACOB de cette paroisse aagee de cinquante ans a este elue dans l’assemblee des femmes a la pluralité des suffrages pour faire l’office de sage femme et a presté le serment ordinaire entre mes mains conformement au rituel de ce diocese ».
Ces mentions d'élections sont communes au XVIIIème siècle dans les registres des paroisses de l'Est de la France (j'en ai rencontré plusieurs en Lorraine[1]). L'élection devait désigner une personne de confiance, chargé de mener à bien l'accouchement, mais aussi, en cas de difficulté de baptiser le bébé, ou de l'ondoyer (l'ondoiement est un baptême d'urgence, donné sans les cérémonies de l'église, et il pouvait être suivi quelques jours plus tard, si l'enfant survivait, d'un baptême en bonne et due forme). Dans le cas de Françoise JACOB, en dépit du baptême d'urgence, la suite s'était bien passée puisqu'elle grandit et qu'elle épousa Jean Armand GOUFFET en 1753 à Paris.
Le mariage de Jean JACOB et de Pierrette PARIS s'est tenu le 3 novembre 1670 à Houdelaincourt, à quelques kilomètres de Horville. C'était sans doute le village de naissance de l'épouse. Quant à l'époux, il est dit originaire de Montreux. Il s'agit peut-être d'un village au Sud-Est de Nancy où ce nom semble attesté. J'ai identifié plusieurs de leurs enfants outre Jean : Didiere, Françoise, Didier, Marguerite et Elisabeth. Cette dernière s'est établie dans les Vosges (à Avranville) après son mariage.

Si nous revenons maintenant à Marie RACTA, la mère de Françoise JACOB. Son mariage en 1710 avec Jean JACQUOT est filiatif et indique qu'elle est née le 19 juillet 1685 à Houdelaincourt, fille de François et Florentine MARCHAL. J'ai trouvé dans la foulée le mariage de ses parents en 1682 dans la même paroisse, et même la naissance de son père, François RACTAT, le 2 mars 1659 à Houdelaincourt, avec ses parents : François et Marie VAULTIER. Il est rare que les registres paroissiaux permettent de remonter aussi loin dans le temps, mais la chance était décidemment de mon côté.

En effet, lorsque le 30 janvier 1714 François RACTAT, frère de Marie, se maria, son épouse, Margueritte DEBILLEAU, était sa cousine éloignée, et l'acte de mariage mentionne une dispense du quatrième degré de consanguinité. Or un généalogiste, Roger HARNICHARD avait mentionné lors de la mise en ligne des informations sur ce couple, la côte du dossier aux Archives Départementales de la Meuse : 3G26/229. Mieux même : sollicité, il me fit rapidement parvenir les copies des images qu'il possédait de ce dossier ! Un tel dossier devait être établi (moyennant finances) à chaque fois que les futurs époux étaient apparentés, et ce jusqu'au quatrième degré.

Ce dossier fut établi par Mr Nicolas RICHELOT, curé de Houdelaincourt, dont je cite un extrait de la demande :
« Ils désirent se marier ensemble mais ne le peuvent sans une dispense de nostre St père le pape ou de Monseigneur l’Eveque de Toul à cause de l’empechement dirimant qui est entre eux et qui provient de ce qu’ils sont parents au troisième et quatrième degrés de consanguinité (… et…) qu’a cause de la petitesse du lieu dans lequel ils sont nés et du grand nombre de parents qu’ils y ont laditte Marguerite DEBILLAUX auroit beaucoup de peine de trouver un mary qui luy convienne autre que Pierre RACTAT; et qu’enfin la pauvreté les mettant hors d’estat de recourir au pape ils esperent encore de la bonté de mondit Seigneur qu’il ne les obligera pas d’y avoir recours, mais qu’il voudra bien la leur accorder luy mesme en vertu de l’indult (i.e. dérogation) que le St pere luy a donné en faveur des pauvres ».
Le curé avait fait comparaître leurs parents (leurs pères François RACTAT et Nicolas DESBILLAUX, qui savaient tous deux signer, leurs oncles François PIGOROT et Gervais VAULTROT pour reconstituer leur généalogie). Enfin, il avait vérifié auprès d’autres paroissiens (Claude et Nicolas RICHIER) la véracité des arguments des demandeurs. Il avait enfin synthétisé la filiation des époux, qui faisait apparaître qu'ils descendaient tous deux d'un même couple "souche" : Didelot RACTAT et Edotte NORMAND, en trois générations pour le futur époux et en quatre pour la future épouse (cf image 4). Et voilà donc une génération de plus identifiée dans l'ascendance de Marie RACTAT, et donc de Jean Alexandre GOUFFET.
J'étais arrivé là au terme de ce chemin qui, en quelques semaines, m'a permis de remonter d'un siècle et demi. La chance m'avait servi et les découvertes avaient été nombreuses, avec entre autres, une élection de sage-femme, et ce dossier de dispense qui permet d'avoir aussi un regard complémentaire sur une petite communauté villageoise du début du XVIIIème siècle. Bien entendu, les questions restent nombreuses : quelles raisons ont conduit Françoise JACOB à Paris, puis son fils vers Vallabrix ? Sera-t-il possible un jour de remonter la branche paternelle ?
Les registres paroissiaux du Gard n'étant toujours pas en ligne (c'est à ce jour le tout dernier des départements dans cette situation !), il me faudra encore attendre pour tirer d'autres fils. Mais la généalogie est un loisir qui enseigne la patience. Elle est parfois récompensée, surtout quand la coopération entre passionnés ouvre des portes qui étaient closes depuis trois siècles.

                                                                                              Denys Breysse, 20 mars 2017

Remerciements : Ce travail n'aurait pu voir le jour sans le secours de  Xavier ROBERT-MONDIN, du Cabinet Andriveau (merci à son travail bénévole et aux informations qui ont permis de remonter la piste), à Alain ESTEOULE de l’association SAGA, et à Roger HARNICHARD qui m'a communiqué le dossier de consanguinité établi pour le mariage de 1714 entre Pierre RACTAT et Marguerite DESBILLEAUX.

Voir aussi : https://genealogie101.com/2016/05/23/lelection-de-sage-femme-au-xviiieme-siecle/   

Image 1. Acte de mariage de Jean Alexandre GOUFFET et Anne CHAMAND
(registres de Vallabrix, 1786)








. Image 2- Acte de naissance de Françoise JACOB, registres de Horville, 1717

Image 3. Election de Pierrette PARIS comme sage-femme, registres de Horville, 1711.

Image 4. Ascendance de Pïerre RACTAT reconstituée dans le dossier de dispense de consanguinité (1714).

Image 5. Extrait de la carte de Cassini de la région de Horville

Image 6. Ascendance reconstituée de Jean Alexandre GOUFFET (nota, la mention d'Etienne Benjamin est incertaine et ne provient que d'une mention manuscrite de mon grand-oncle - il s'agit sans doute d'une déduction hasardeuse).
 














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