Mathieu de Bargeton, seigneur de Vallabrix
Les Bargeton apparaissent dans les textes de notre région très tôt. Nous pouvons penser que les origines de cette famille sont celles de paysans propriétaires terriens qui ont réussi socialement. Des Bargeton sont signalés dans la région de St Ambroix, Anduze dans les Cévennes en 1420. Ils sont marchands, bastiers (fabricants de bâts, essentiels pour le transport des marchandises par mules et mulets), apprentis apothicaire, notaire royal, ils achètent des terres, donc bien installés. Dans l’Uzège, ils apparaissent dès 1368 avec Antoine de Bargeton consul d’Uzès, un Mathieu, viguier en 1398, déjà attirés par les hautes fonctions. En 1509 un arrêt de la Cour du Parlement de Toulouse nous indique un Jean Bargeton, consul d'Uzès avec Raymond André, consuls nommés par le Sénéchal de Beaucaire (Beauquère).
En 1462, un Mathieu Bargeton est coseigneur de Montaren près de Vallabrix. Dans les compoix d'Uzès il est dénommé "Mathieu le Vieux". C’est un maître-drapier qui rêve d’anoblissement, comme la plupart des bourgeois enrichis de cette période. Il habite Uzès, Nîmes dans les beaux quartiers une maison proche de la Maison Carrée, un mas à Montpellier et fait partie de la clientèle du vicomte Louis de Crussol sous le roi Louis XI. Il est au siège de Perpignan (1463 ?) Nos rois aimaient se servir des réseaux des marchands, toile d'araignée organisée, discrète, sûre et qui savaient attendre les honneurs promis en contrepartie. Louis XI a eu ce bon mot : «en politique il faut donner ce qu’on n’a pas et promettre ce qu’on ne peut donner»!
Dans
cette deuxième moitié du 15ème siècle, bon nombre de bourgeois
seront anoblis. Mais ce n’est pas encore le cas pour les Bargeton. Mathieu le
Vieux est représentatif d’une bourgeoisie qui domine les villes par ses
activités artisanales, financières, immobilières, commerciales.
Ce même Mathieu Bargeton, Le Vieux en 1503 possède à Nîmes, une maison près de la Maison Carrée, quartier plutôt aristocratique : ses voisins étaient des seigneurs de Caissargues, de Caveirac, de Saint-Véran, de Marguerite, de Nage...vingt des familles de ce quartier figurent sur la liste des plus imposées et deux sont inscrites aux premiers rangs. 204 maisons, et 422 habitants dans ce secteur de Nîmes, des maisons avec jardins, généralement spacieuses. L'hôtel particulier du seigneur de Nage était appelé la "Grande Maison" avec ses 700 cannes carrées de terrain !! On comprend mieux l'ambition de Mathieu le Vieux
Le
second Bargeton connu à cette époque est Ambroise Bargeton, né en 1506, médecin
de Jacques de Crussol et de son frère Charles Il est diplômé de la faculté de
Montpellier en 1530. Est-il un des fils de Mathieu le Vieux ? Les dates
pourraient concorder. Une autre source lui donne pour père Pierre Bargeton,
(fils de Mathieu le Vieux ?) et pour mère Marie d’Aymes, de la famille
d’un coseigneur de Blauzac, qui s'est rendu célèbre lors de la Michelade de
1563 à Nîmes.). Ambroise
sera aussi médecin de Jacques de Genouillac et Médecin ordinaire du roi
François Ier. Il meurt en 1547 à Paris, ayant embrassé la foi réformée.
Mathieu le Vieux signe des actes avec son petit-fils, Mathieu le Jeune, baux, transactions... Il reporte semble-t-il son ambition sur son petit-fils qui est décrit comme écuyer. Le terme d'"écuyer" démontre, s'il était nécessaire, l'ambition familiale. Ce terme deviendra dans le langage commun et dans nos pays de droit écrit, un titre de noblesse surtout après 1579. Rêve de fondation d’une dynastie, aspiration qui sera contrecarrée par l’Histoire et ses ruses dès le milieu du 17ème siècle….
Mathieu
le Jeune est anobli le 19 novembre 1533 par Lettres de Noblesse de François Ier
signées à Marseille. Le roi rappelle les éléments qui permettent de faire de
Mathieu un noble : il a bien servi le royaume et il possède quelques
biens. Les biens nobles qu’il possède, il s’agit en fait d’une petite olivette
de Lédenon sans dépendances achetée le 26 septembre 1528, terre qui autrefois
était «décorée du titre de baronnie».
Donc notre Mathieu le Jeune au moment de son anoblissement était plus proche de
la roture que de la noblesse !! Dans ses lettres d'anoblissement il est fait
mention de "grâce spéciale" de la part du roi François 1er,
de service "tant de sa personne à l'encontre de nos ennemis et adversaires ».
Toujours dans les lettres d'anoblissement, il est fait référence à des sommes
d'argent "prêter" pour subvenir aux grandes affaires du royaume. Cela
nous parait plus dans ses cordes. La famille de Bargeton a dû comme d'autres,
participer à la rançon de 2 millions d'écus lors de la paix de Dames de 1529
pour racheter la libération de François 1er.
L'acte d'achat de l'olivette de Lédenon est signé dans le cellier de l'acheteur selon la coutume languedocienne de l'époque. Les deux parties, le vendeur Petrus Brunelli (Pierre Brun) et Mathieu Bargeton étaient sur place dans la cave (apotheca) à vin pour y boire "le vin du marché". L'achat de cette terre qui fut une baronnie est la première marche de la dynastie Bargeton vers la noblesse. La coutume de conclure une vente par un verre de vin se perpétuera jusqu'au 20ème siècle.
(La lettrine de Mathieu de Bargeton, le M surdimensionné très ouvragé indique qu’il est « Le » Mathieu de la famille des Bargeton, Ego, affirmation de la création d’une dynastie ??)
L'armorial
d'Hozier nous indique que les lettres d'anoblissement de Mathieu sont scellées
à la cire verte, expédiées à la Chambre des Comptes et enregistrées au Livre
des Chartres n°91. Trois cents écus d'or sont payés au Trésor en mai 1534 pour
finaliser l'opération.
Nous avons du mal à évaluer ce que représente cette somme. L'"écu au soleil" va fluctuer tout au long du siècle. L'afflux incontrôlé d’or d'Espagne entraine une inflation très préjudiciable à l'économie des pays européens. A partir de 1570-74, sa valeur est un peu plus stable grâce à une politique anti-inflationniste. Il semble que les 300 écus d'or représentaient une somme rondelette. En 1565, dix bœufs dontés (domptés, dressés) et aratoires (pour le labour) coûtent 92 écus d’or, donc l’anoblissement aurait coûté environ 30 bœufs !!
Mathieu
le Jeune possède d’autres biens, roturiers ceux-là, car nous les retrouvons sur
le compoix d’Uzès de l’époque : il est l’un de ceux qui paient le plus
d’«impôts». Il caracole en tête des contribuables avec les Toulouse-Foissac,
les Aymes, Sollier, Jean de Vaux...Sur le quartier de St Firmin d’Uzès il
possède des prés joignant son moulin sous le pont de la Maladrerie (entrée
actuelle d'Uzès sur la route de Bagnols), un moulin drapier sur l’Alzon. Toujours
dans ce faubourg il est propriétaire de prés, olivettes, vignes et a pour
voisin André de Vaux que nous retrouverons plus loin allié par mariage aux
Bargeton. A Uzès sa maison est une des deux plus grandes. Ce sera la maison
ancestrale où la branche Bargeton-Vallabrix se retrouvera. Elle est toujours
debout, à l’angle de la rue de
Mathieu
le Jeune possède dans Uzès même, des prés et jardins, un moulin dans la vallée
de l’Eure. Il a une « botique » devant laquelle en 1535 il sert de
témoin à une transaction. (Cabinet des
Titres de François Ier, BNF).. Les
transactions ont encore besoin de témoins, malgré l'emploi de greffier et de
l'écriture qui se développe. Précédemment l'habitude était de prendre des
témoins relativement jeunes plutôt que trop âgés, pour qu'ils puissent
longtemps servir de mémoire. Ici la transaction se fait "devant la
botique", devant vraisemblablement d'autres passants-témoins, au grand
jour. Nous ne sommes pas loin des poignées de mains de nos grands-parents qui
scellaient ainsi un accord, il n'y a pas si longtemps!!
Autre
exemple de l'importance des témoignages à cette époque :
L'original des Lettres de Noblesse des Bargeton est perdu et le 12 avril 1553 le juge d'Uzès après enquête délivre une copie conforme. Plusieurs témoins assurent sous serment avoir vu et «touché» le document original. Le contact physique avec le document est primordial, évacue le doute. Toujours la main qui engage, qui jure.
Dès
1537 il prend le titre de Baron de Lédenon, puis en 1541 il est qualifié de
seigneur de Vallabrix, domaine qui est son fief principal et titre qui restera
dans cette famille jusqu'au début du 19ème siècle.
Et
dès 1536 Mathieu de Bargeton va étendre son domaine en commençant par
Vallabrix. Il prend son rôle de seigneur très à cœur : «Il ne craignit plus de s’agrandir en faisant
des acquisitions qui n’étaient pour lui que des occasions de faire usage des
privilèges attachés à sa nouvelle qualité»
Le
27 juin 1536 notre Mathieu achète la Juridiction de Vallabrix, celles de
Sagriès et de La Baume les 20 avril et 6 juillet 1537. Il fait aveu et
dénombrement de ses possessions devant le Juge-Mage d’Aigues-Mortes sur l’ordre
du sénéchal de Beaucaire le 17 septembre 1541. Il possède 17 fiefs dont
- Vallabrix, Sagriès et La Baume avec tous droits de justice haute, moyenne et basse, - à Lédenon, la justice haute et moyenne, - la quatrième partie de Laugnac, la seizième de Montaren, avec haute, moyenne et basse justice,- la douzième partie d’Arpaillargues et la quatrième de Blauzac, plusieurs cens sur Bezouce…
Une partie de Montaren était déjà depuis 1462 dans l’escarcelle des Bargeton avec le grand-père Mathieu le Vieux
. Le 20 juin 1541 Noble Audibert de Gregoire de Gardies, coseigneur de Blauzac cède à Mathieu de Bargeton seigneur de Vallabrix moitié de ses droits et juridiction qu'il possédait sur ce domaine, en indivision avec Jean de Bourgjuif de Deaux. Comme une tache d’huile, le domaine s’agrandit dans l’Uzège. Il ne se contente pas de domaine avec basse justice mais au contraire avec pleine justice et droits. Il va aussi déborder sur les terres riches d’alluvions du côté du Rhône. Ses fils et petits-fils ont des intérêts (terres, maisons, péages, fermages…) à Montfrin, Aramon, Vers, Vallabrègues, Comps…
« Juncta Placent, S’il vous plait de nous
rejoindre ». la devise de Mathieu de Bargeton, proche de celle du roi
Philippe Vi de 1328 « qui m’aime me suive »
Mathieu
est receveur de la taille en 1531/1539, puis en 1555. On le voit en juin 1538
régler un problème épineux : les «folez de la gendarmerie» (dégâts des
soldats) ont coûté une somme «de plus grande» en frais et dépenses au prêtre
Jean Thomas de Monfrin.
C’est
sa période flamboyante ! Le nombre d’actes que nous retrouvons malgré le
temps écoulé indique un Mathieu gros travailleur même si l’on sait qu’il avait
certainement des commis.
Le
receveur achetait son office plus ou moins cher selon l’importance du diocèse.
Il était rémunéré, ses frais payés (chevauchées, greffiers, commis..) A cette
époque, on pouvait gagner beaucoup d’argent en jouant «les percepteurs des
impôts», un % (2 à 3% jusqu’à 5% dans des cas particuliers) des sommes reçues
passait dans la poche du receveur. C’était aussi un travail de confiance, qui
nécessitait une bonne connaissance des familles, et une influence sur la
société. C’était parfois l’occasion de prêter de l’argent et de s’enrichir,
d'acquérir à bas prix des terres, de réaliser de substantiels bénéfices par la
connaissance d'affaires intéressantes. Soupape de sécurité en cas de conflit
entre les imposés et l'administration, les receveurs de la taille étaient aussi
des facteurs de paix sociale ou les premiers marqueurs du désamour des
habitants. Parfois leurs maisons brûlaient, parfois ils étaient malmenés
physiquement. Ils étaient responsables de la bonne rentrée d’argent. Ils
étaient aussi responsables de la répartition fiscale entre chaque localité. Ce
qui leur octroyait une certaine sécurité et respect.
Notre Mathieu de Bargeton aura vécu au moins sous quatre règnes : François Ier (1515-1547), Henri II (1547-1559), François II (1559-1560) et Charles IX (1560-1574). Il a vraisemblablement entendu parler dans sa petite enfance de Louis XII (1498-1515), de Louis XI (1423-1461/1483), cher à son grand-père et il a rencontré le futur Henri IV, Henri de Navarre lors de ses passages en Uzège. Il était de l'assemblée qui a reçu Catherine de Médicis et son fils Charles IX, accompagnés du Duc d'Anjou le futur Henri III, lors de leur passage en Uzège en 1564.
Mathieu
de Bargeton décède en 1572 en laissant quelques dettes envers les consuls
d'Uzès (
La
façade Renaissance que Mathieu nous a laissée à Vallabrix est d'inspiration
très protestante : col huguenot des masques, des escargots symboles de
l'orgueil déplacé des hommes... Son implication avec ses fils dans les
événements religieux depuis les premières escarmouches de 1560 est relatée par
plusieurs sources. Probablement moins vindicatif et guerrier que ses
descendants étant donné son âge. Il est vrai que le climat va devenir nettement
plus orageux à partir de 1574 donc après son décès.
Thomas
Platter, un jeune médecin suisse de Bâle s’installe à Uzès de 1597-98. Il nous
a laissé le récit de cette période, son atmosphère. Il passe par Vallabrix en
1595 : il trouve le village en piteux état, en ruine. A cette époque les
familles vivaient à l'intérieur du fort qui était protégé par une petite
garnison sous le commandement du sieur Combet ou Petit Combe. 25 habitants en
1541, combien en 1595 ? Des baptêmes catholiques sont enregistrés, 4 en 1594,
11 en 1595, 6 en 1596, donc des couples en âge de procréer, du travail, des
maisons, autant de signes de renouveau... Un potier d'étain Pierre Chanes, un
maçon Jean Benoît et un maître-maçon Etienne Bouzigues sont installés à
Vallabrix. C’est la période où les potiers d’étain font fortune grâce à la
bourgeoisie et à la petite noblesse montante. Les maçons construisent,
décorent, embellissent nos rues, les fenêtres s’ouvrent, les escaliers s’ornent
de balustres…. Il y a du travail, un besoin de confort, d’afficher son aisance,
son statut social pour être respecté.
Le
même Thomas Platter écrit en 1597 : «Les
faubourgs (d'Uzès) ont été plusieurs fois détruits, mais très bien rebâtis. Un
tiers environ de la bourgeoisie y réside, et c’est là que se trouve le jeu de
paume». Antoine Merle en effet de retour de guerre installe dans son auberge
une salle de jeu de paume. Toujours d’après Thomas Platter on dénombrerait 1500
feux (familles) à Uzès, ce qui parait beaucoup, 5000 à 6000 personnes. Une
vingtaine de bourgeois dont la fortune s’élève à au moins 30 000 livres
tournois, et une cinquantaine de bourgeois ont un avoir de 20 000 livres au
moins. Jean Gondin sieur de Carsan, bourgeois, et hôte de Thomas Platter s’est
porté acquéreur de deux villages, et a pour 600 000 francs de créances.
Energie
de reconstruire, volonté d’aller de l’avant, foi en l’avenir ! Toujours
d’après le récit de Thomas Platter, en septembre 1597, lors de la foire de St
Firmin, des marchands d’Italie, du Piémont sont présents, en grand nombre,
profitant ainsi d’une certaine stabilité politique et économique.
Pourtant
à Nîmes en 1590 on arme encore les hommes de 15 à 50 ou 60 ans pour garder les six portes de la
ville. Peur de la peste, des émeutes, des gens venus d’ailleurs.. En cas de
danger seules les portes de la Couronne et des Prêcheurs restaient ouvertes.
Bernadette
Voisin-Escoffier Pour en savoir plus Médiathèque
ou site internet du village « Mathieu de Bargeton seigneur de
Vallabrix 15ème au 19ème
siècle. »--- photos de la façade Renaissance collection personnelle --