lundi 11 juin 2018

La Croisière jaune en Lozère





La Croisière Jaune en Languedoc

Décembre 1928, un convoi d’autochenilles Citroën arrive à Meyrueis, village de Lozère de 1000 habitants environ. A cette époque il y a environ 1,4 million d’automobiles en France, soit une pour 29 habitants, et en Lozère seulement une pour 74 habitants. Pour les Lozériens, c’est un autre monde qui arrive avec ces véhicules bizarres. Cinq autochenilles extrêmement bruyantes. Des Kegresse du nom d’Alphonse Kegresse, ingénieur qui fut responsable du premier garage du tsar Nicolas II de Russie de 1906 à1917, qui serait à l’origine de l’invention des autochenilles pour circuler dans la neige. Leurs roues avant tractent et les chenilles arrières poussent. Des utilitaires utilisés déjà comme véhicule militaire.
André Citroën prépare une grande expédition à travers l’Asie. La Mission Centre-Asie qui deviendra pour la presse la Croisière Jaune. Ses voitures avaient déjà fait en 1923 la traversée du Sahara avec la Mission Algérie-Niger, puis en 1924 la Croisière Noire.
Portrait de Georges-Marie Haardt, chef de mission pour la Croisière Jaune. © CITROËN COMMUNICATION
Dès 1928, on prépare le projet d'ouvrir la plus vieille piste d’Asie, sinon du monde, la « Route de la Soie » à la circulation automobile : 13 000 km de Beyrouth à Pékin en passant par le Turkestan, le Xinjiang et le désert de Gobi. L'itinéraire de retour prévu vers Beyrouth passe par Hanoï, Saïgon, Bangkok, Calcutta, Delhi, Quetta, Ispahan, Bagdad et Damas….. Les objectifs d’André Citroën et de Georges Marie Haardt, son chef de mission sont de montrer la supériorité technique du matériel et de l’organisation du raid ; il s’agit de concevoir et d’accomplir dans des conditions extrêmes une expédition encore plus audacieuse que la Croisière Noire. Réussite des hommes et de l’automobile, abolir les frontières géographiques, culturelles et politiques.
L’expédition comprendra outre les mécanos, des historiens, des écrivains, des artistes, des géologues, des philosophes, des paléontologues, des naturalistes et des photographes…
Nous sommes dans « l’entre-deux-guerres », le monde est en ébullition. Qui croit encore en la SDN et la limitation des armements ? Le décor, avant que l’aventure ne commence, n’est pas des plus joyeux : tout change, la Russie est devenue URSS, Staline a succédé à Lénine et purge son pays, l’Allemagne en pleine crise voit monter le parti nazi, l’Angleterre est en grève du charbon et des textiles, l’Italie a Mussolini au pouvoir, des émeutes dans la Catalogne espagnole….Le France s’agite aussi, le Proche-Orient bouge, les Druses en Syrie, Kemal en Turquie, la Perse, l’Irak, la Chine, le Japon, l’Inde de l’Angleterre et les Etats-Unis qui se préparent à la crise de 1929…. Bref les banquiers de Citroën ne sont pas chauds pour investir dans une aventure qu’ils jugent ruineuse. André Citroën s’entête et change de banquiers. Il a la petite cinquantaine ; ancien élève de l’Ecole Polytechnique, il a un sens inné de la publicité, une grande capacité à déceler les courants novateurs de son époque. Dès 1919 il avait produit la première voiture en série en Europe.



Trois ans de préparatifs, choisir l’itinéraire, obtenir les autorisations nécessaires pour traverser les pays et y installer les campements et prévoir les points de ravitaillement. La Chine nationaliste du maréchal Chiang Kai Sek met des conditions, pas de fouilles archéologiques, pas de tracés de cartes de la région, rien qui puisse affecter la souveraineté ou la sécurité du pays. La Chine entame une longue période de guerres internes, avec l’invasion japonaise, la Longue Marche de Mao….


Causse Méjean

Mais pour réussir cette mission il faut aussi tester le matériel, les hommes. Trois sites sont choisis pour préparer le matériel : Fontainebleau à proximité du siège de la marque Citroën, le second en Camargue pour son sable et ses pièges, le troisième le Causse Méjean, le Causse Noir et le mont Aigoual, Lozère et Cévennes : cailloux, steppes, rudesse hivernale. Pour affronter le grand froid et la cagna de l’été, les voitures sont équipées de carburateurs solex qui résistent à des températures de +55° à -33° !! Les pneus, les chenilles devront subir les sols caillouteux, même rocheux de la région. En prévision des endroits inaccessibles, il fallait prévoir de démonter entièrement les véhicules, s’entraîner, transporter les pièces à dos d’homme ou d’animal et les remonter plus loin.


(archives Pierre Giraud - garage Malafosse ses grand-parents )
Chaque véhicule devait être équipé d’un emblème d’identification, et avait une fonction spécifique : cuisine, radio, cinéma, commandement. Une génératrice et un émetteur à ondes courtes serviraient l’autochenille-radio.


Le Causse Méjean
Ce décembre 1928, les techniciens s’installent à Meyrueis dans le garage Citroën de Paul Malafosse. L’établissement fait aussi taxi, station-service (Esso) et des séances de cinéma existent depuis 1905 dans l’écurie familiale. Un établissement avant-gardiste. Le jour, les véhicules circulent sur les routes escarpées, ne ménageant pas les mécaniques, les chenilles. La nuit les mécanos réparent, font des mises au point. La famille Malafosse aide de son mieux, Paul, son gendre Léon Giraud âgé de 25 ans environ.... logistique, soudures… Paul ancien maréchal-ferrant forgeait de nouvelles pièces, Léon soudait des longerons cassés....
Une quinzaine de mécaniciens et d’ingénieurs sont logés à l’Hôtel de l’Europe au centre du village. Ils s’intègrent bien aux habitants, consomment dans les magasins et les bars. Ils jouent aux cartes avec les autochtones, participent aux fêtes du village. Les mécanos réparaient les réchauds à pétrole des habitants. Les enfants attendaient leur retour le soir au bord de la route. 
Dans les années 1980 nous avions rencontré à Meyrueis un vieux monsieur qui avait 11 ans en 1928 et avait vécu cette aventure. Il se souvenait de l'enthousiasme des habitants, tout le monde se parlait, commentait. Les gens sortaient de chez eux malgré le froid. Sa mère à toute heure avait un bol de soupe pour réchauffer les mécanos. Pour les enfants c'était comme une fête perpétuelle, un Noël de rêve !! 

 Pour s’habituer aux conditions du climat qui les attendent en Asie, leur chef Louis Audouin-Dubreuil leur demande coucher sous la tente en pleine nature. L’ingénieur Alphonse Kegresse supervise les avancées, les réglages. Les hommes se forgent un sérieux esprit d’équipe, bien nécessaire pour une telle aventure.
.Et les testeurs ont dû subir un des hivers les plus difficiles : "L'hiver 1929 fut l'un des plus rigoureux que la France ait connu. En Lozère, sur le désertique et sauvage causse Méjean, les corbeaux tombaient comme des pierres, foudroyés en plein vol par le gel...." L’hiver est glacial, les moteurs tournent toute la nuit sous peine de ne pouvoir redémarrer le matin.

Causse Méjean
Le groupe quitte Meyrueis en février 1929, mais revient en hiver 1930-31 pour des réglages de finition.
Après deux saisons en enfer, hommes et mécaniques étaient prêts.

Les gouvernements français et britannique ainsi que la National Geographic Society soutiennent l’aventure. Un film « La Croisière Jaune » est tourné par la compagnie des actualités cinématographiques de Pathé qui s’est joint à l’expédition. Un ancien espion britannique d’origine russe Vladimir Petropavloski vit en Chine et se joindra à l’expédition ainsi que le prêtre jésuite Pierre Teilhard de Chardin, géologue, paléontologue, philosophe. L’ancien espion britannique a un peu dérouté les hommes politiques des pays traversés, peur infondée semble-t-il.

La Croisière Jaune se déroulera du 4 avril 1931 au 12 février 1932. La marque Citroën sera lauréate du prix Henry Deutsch de la Meurthe de l’Académie des Sports en 1932 pour « un fait sportif entraînant un progrès matériel, scientifique ou moral pour l’humanité ». Et ce n’est pas fini : en 1934 la Croisière Blanche dans les Rocheuses du Canada à l’initiative de Charles Bedaux, aventure qui ne sera pas une réussite et qu’on préférera oublier.

Les livres d’histoire mentionnent peu l’épisode lozérien de la Croisière Jaune. Il est vrai que les tests se sont déroulés dans un certain secret. L’exploit en Asie par contre donnera lieu plus tard à des films, des BD, des livres et des romans. Une série télévisée en 1975 « La Cloche Tibétaine » avec Coluche et Philippe Léotard raconte cette aventure.

Croisière Jaune. Carte publiée en 1931, au début de l'expédition par les services Citroën avec les différents itinéraires prévus et/ou possibles (non entièrement réalisés en 1932, à la fin du voyage).-pinterest.fr anonyme




Meyrueis

 Les autochenilles du groupe Pamir sur une route d'Asie centrale. Photographie publiée en décembre 1931 dans la revue mensuelle Le Monde colonial illustré, pour illustrer un article mettant en valeur l'expédition Centre-Asie Citroën de 1931 - 1932 (Croisière Jaune).-BNF anonyme


Mont Lozère



Sources : Gazette de Nîmes n°931 6 avril2017 Pierre Giraud Norman Jardin -- Jean-Marie Gazagne – F Attard  enquête de G Menatory blog de Fontdayres.overblog img 029 –Jacques Wolgensinger  wikipedia – Patrick Gourlay  Regards sur la Croisière Jaune 2004 ISBN978-2915623062 – René Laplanche et Bernard Lagoutte  La Coisière Jaune Dans la lignée des grandes aventures édit Les Amis du Dardon Gueugnon 1996 – John Reynolds André Citroën ingénieur explorateur entrepreneur ETAI2006 ISBN978 2726886892 – photos wipedia org, Franceculturefr,citroen-skyrockcom--      Etienne et Marie Christian La Croisière Blanche édit Glénat 2009 ISBN2 7234 6574 8 – Jacques Wolgensinger  Andé Citroën édit Flammarion Paris 1991 –archives photos Pierre Giraud – Citroën communication –edubourse.com/biographie André Citroën –cahorsautoretro.fr --Meyrueis – photos office du tourisme et Parc des Cévennes --





Aucun commentaire:

Publier un commentaire

Remarque : Seul un membre de ce blog est autorisé à enregistrer un commentaire.