samedi 17 novembre 2018

L'Accent du Midi ou la Musique sans les paroles



                                           « L’Accent » par Miguel Zamacoïs (1866-1955)


L’accent du Midi

Ou la musique sans les paroles.


Régulièrement mon mari se fait reprocher son accent qu’on a du mal à définir : bressan, lyonnais, stéphanois ?... Lorsque les « r » se mettent à rouler j’y vois plutôt une émotion, l’expression d’une tendresse, d’une vérité. C’est un retour à son enfance, à son village, à ses parents. De quel droit peut-on lui en faire reproche ?

Le mot « accent » ou ad cantum en latin, peut se traduire par « pour le chant ». Lorsqu’il devient obligatoire fin 19ème siècle de parler « français » et non plus patois comme nos aïeux, l’accent restait ce qui nous permettait de reconnaître de quelle région était notre interlocuteur. On se sentait moins seul !
Parfois par provocation, on l’accentue, il devient alors identitaire. C’est par exemple l’accent des quartiers où il est exhibé chez les jeunes qui cherchent à se recréer une communauté, une appartenance. Mais là il est souvent accompagné de tournures de phrases, d’un mode de sociabilité.
Il parait qu’à Marseille on exagère l’ »accccen » pour se moquer des « Parisiens » c’est-à-dire de tous ceux qui ne sont pas de la cité phocéenne !! Un homme politique de Marseille devrait y penser avant de se moquer de l'accent toulousain d'une journaliste!
Au début du 20ème siècle, dans la plupart des régions françaises, on ne parlait français qu’à l’école. Les langues régionales avec leurs accents étaient la langue maternelle parlée à la maison, avec les amis, les commerçants, au marché…. Le patois ou la langue régionale était totalement interdit à l’école sous peine de punition. Les coups de règle sur les doigts, les mises au coin avec bonnet d’âne, parfois à genoux, n’étaient pas rares. Il fallait que le français rentre dans les caboches !! Des techniques pédagogiques qui en ont rebuté plus d'un...

Pourtant toutes ces langues patoisantes racontent notre histoire, nos cultures. Elles sont riches de sens, de synonymes qui veulent dire quelque chose. « Cultures » ce n’est pas simplement jolis costumes et danses en sabot, mais aussi un mode de vie, des coutumes y compris juridiques ou législatives, des influences, tout ce qui nous a construit petit à petit. Ces langues ont des tournures qui racontent parfois des guerres, des voyages, tout un passé. Elles sont souvent très riches de sens, très imagées. L'accent magnifie le verbe, parfois soutient une colère, une tendresse, une passion de l'instant...

Des exemples : La langue lyonnaise est un dérivé du franco-provençal lui-même une langue gallo-romaine. Elle sera parlée dans toute la région lyonnaise, jusqu’à la Suisse romande et Val d’Aoste. Dans le nord de la France, les langues d’oïl ont influencé les langues régionales comme le normand, le picard, le champenois, le lorrain roman, le bourguignon…. En 1995, un curé a dit sa messe en picard, un film a célébré cette langue...Le patois de ma mère qui venait du Haut-Bugey s’harmonisait avec celui de Maria qui était née en Italie du Nord. Et combien de mots de dialecte régional sont passés entiers ou déformés dans la langue officielle !!

L’accent parisien et sa langue ont été choisis comme modèles pour tous les Français car Paris était la capitale de l’Ile-de-France, capitale de la royauté. Il est assez paradoxal que les républicains de 1789 et de 1880 aient privilégié cette langue qui pourtant sentait le soufre ! Et quand nous évoquons l’accent parisien ce n’est pas celui de Gavroche ou du Titi parisien, fabriqué au cours des siècles, mais celui de la bourgeoisie triomphante.

Notre accent du Midi accompagnait les langues basque, occitane, catalane, provençale. Il faut même parler de diverses langues occitanes et provençales : à Marseille le dialecte n’est pas le même qu’à Toulon ou Nice. L’italien, le corse, l’arménien, l’arabe… s’y sont immiscés en catimini. Dans notre Languedoc, l’occitan ardéchois est différent de celui de Montpellier ou de Nîmes. Les treize départements de l’Occitanie ont chacun une particularité occitane, selon les influences italiennes, espagnoles, arméniennes, portugaises au gré de notre histoire. Sans compter les mercenaires suisses ou germaniques des diverses guerres qui ont ravagé notre contrée, les Vikings qui hivernaient en Camargue, les pèlerins qui tous nous ont laissé un petit quelque chose au passage...
Toutes ces langues et accents sont en perte de vitesse depuis quelques années. Dans notre village il y a trente ans en arrière, les Anglais qui venaient habiter chez nous, chopaient l’accent lorsqu’ils parlaient français en même temps qu’ils apprenaient la pétanque !!
Une certaine uniformisation était certainement nécessaire pour se comprendre dès l’instant où les gens se déplaçaient, mais c’est aussi une perte de diversité culturelle, de l’histoire de sa province, de son Histoire. Peut-être aussi une occasion de former nos cerveaux au bilinguisme. Jongler avec les mots est une gymnastique recommandée. En Finlande, plusieurs dialectes sont parlés en plus de la langue officielle, plus l'anglais, parfois l'allemand, le néerlandais... Et cela ne gène personne.

De façon naturelle la langue et l’accent disparaissent : les anciens qui parlaient la langue du pays ne sont plus là, les enfants et petits-enfants se déplacent, ne sont plus cantonnés dans le lieu où ils ont grandi. Les médias audiovisuels diffusent un parler parisien, sauf quelques émissions culturelles, quelques journalistes qui osent faire sonner leur accent. Et puis pendant longtemps, parler avec un accent c’était faire « paysan qui sortait de son trou » : après la guerre de 1940, la réussite sociale était de devenir fonctionnaire, et donc de parler comme une « personne de la ville ». L’accent faisait « provincial ». C'était assez méchant pour les campagnards qui avaient participé largement à la guerre de 39-40, y compris comme résistants ou hébergeurs, nourriciers des résistants. 
Parler sans accent c’est encore aujourd’hui affirmer une réussite sociale. C’est l’accent de la bourgeoisie, un accent de classe. Parler avec l’accent et nous devons faire face à des moqueries qui peuvent aller jusqu’à la caricature lorsque nous affirmons notre appartenance régionale. Et pourtant chaque culture est respectable et doit être respectée. Qui peut dire actuellement qu’il a la vérité de l’accent ?  On peut parler parfois d’ostracisme intellectuel. A chacun son identité, son patrimoine génétique. Un élu de Castelnau le Lez disait que « l’accent ça permet de mieux faire passer des choses dures », peut-être parce qu’il sait mieux les dire « ave » l’accent.

Actuellement le mouvement commence à s’inverser. Les gens du Sud revendiquent leur particularisme linguistique mais sans aller jusqu’à apprendre la langue de leurs ancêtres. Quelques mots des autrefois, de ci de là dans la conversation, avec l’accent. A Paris parler « pointu » n’est plus obligatoire. Fernand Carton, spécialiste de la langue française, explique : «Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, ce qui était rural, âgé et sédentaire était rejeté. Dans les années 60-70, la tendance était à la standardisation. Aujourd'hui, on ne veut plus d'une langue de robot.» Certaines entreprises songent à créer des voix synthétiques avec accent régional pour leurs standards ou leurs services d’appel téléphonique.

Carte des différents dialectes (patois ou langues, aux lecteurs de choisir le mot qui lui convient !)

Les préjugés, les clichés sont encore très forts : l’accent du Nord évoque la pluie, les pavés, les odeurs de frites, celui du Sud, la lavande et le soleil, le poisson.... Pour les populations au nord de Valence, les méridionaux partagent leur temps entre la pétanque et l'anisette alors que Marseille est un des ports de France des plus actifs, et que les cultivateurs du Sud n'ont guère le temps de faire la sieste lorsque vient la saison des cerises ou des vendanges. 
L’accent du Midi est acceptable s’il est léger. Les milieux populaires sont la plupart du temps ceux qui ont le plus fort accent.  Parfois il faut le gommer pour trouver un emploi. Les « chercheurs de tête » ne savent plus très bien si un accent est positif ou non.

Les langues régionales comme le breton, le basque, l'occitan et le catalan se maintiennent petitement. Dans notre Sud, environ 4000 élèves apprennent l’occitan dans des écoles publiques, dans les calandretas, (même en option dans des établissements scolaires de Lozère). Mais il faut pour intéresser les parents à cette culture un enseignement de qualité. La France est la seule nation d’Europe qui n’a pas ratifié la charte des langues régionales. Les langues patrimoniales ne paraissent pas essentielles à nos dirigeants. Et pourtant les gens ont voté pour le nom de notre région «Occitanie ». Et les Catalans revendiquent fortement leur appartenance à un territoire. Probablement que tous ne sont pas d’origine catalane. Peut-être pour eux, une histoire récente avec la guerre d'Espagne dont le deuil est difficile ? Un manque de considération de notre part ? Nous devons nous interroger sur ce besoin. On voit arriver de nouveaux étudiants qui apprennent l’occitan comme une langue étrangère : l’an dernier la meilleure élève de l’université était une étudiante sénégalaise nous raconte l’universitaire Marie-Jeanne Verny. Ce n’est certainement pas l’expression d’un nationalisme exacerbé !.Peut-être un besoin de diversité, une réflexion sur la communication verbale et écrite ? Un besoin de se démarquer du groupe tout en revendiquant une appartenance ? Un autre linguiste y voit une envie de sens des mots devant une langue officielle qui s’appauvrit ; il semble en effet que nous n’utilisions de manière habituelle dans notre monde moderne que trois cents  à quatre cents mots. Peut-être trop d'uniformisation, de standardisation dans les vêtements, les objets, les repas.... ? Il y a de quoi philosopher !!! Exister dans le groupe en tant qu'individu, telle est la question !! pour paraphraser Shakespeare.

L'Histoire des mots pourrait nous rendre plus modestes face aux théories du "sang gaulois"!!

On peut lire ou relire Alphonse Daudet quand il chante "la lengo", la langue qu'il entend à la campagne, chez les anciens, dans les champs, les bergeries. "ces ardents vocables des rues et des campagnes étaient pour mon désir comme ces petits fruits rouges, d'une acidité sauvage et gamine, jujubes, alizes, azeroles étalés à pleines mannes débordantes parmi des chapelets d'oignons et de gimblettes sous les platanes du tour de ville..." (Vie d'enfant présentation OCI XIVa pVI)


Sources : Denis Autesserre  L’Express 31/5/2001 – Fr Wiart La Gazette de Nîmes 955 21 septembre 2017  - Monique Léon et Pierre Léon, La prononciation du français, Paris, Nathan, 2002 (réimpr. 2009), 4e éd. (1re éd. 1997) (ISBN2091904937 et 978-2200244149)-- Lorant Deutsch Romanesque La Folle Aventure de la Langue Française 2018édit Michel Lafon--




Le Sud c’est aussi un ciel et une mer de plomb !! septembre 2017 Saintes-Maries de la Mer et les Salins d’Aigues-Mortes -photos perso


Evènement rare : photo des Saintes Maries descendues de la Chapelle Haute qui est en réfection (Eglise des Saintes-Maries de la Mer sept 2017) - Culture, Histoire, ???

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