vendredi 1 juillet 2022

La plus Belle Femme du Monde

 

(Avignon--provenceguide.com)

 

La plus belle femme du monde

La ville d’Avignon en 1325 sous le règne du pape Jean XXII était devenue d’une certaine façon la capitale de la Chrétienté. Tout ce qui comptait en Europe d’érudits, de marchands, d’artisans, de gredins et, il faut bien le dire d’espions, s’y retrouvait. Les plus riches préféraient se loger de l’autre côté du Rhône à Villeneuve, qui était à l’époque du royaume français. Ainsi le cardinal Andrea Moschetti italien de naissance mais serviteur du roi et du pape, un pied dans chaque clan politique.

Il avait fait venir de Florence son neveu Bazille, un jeune homme intelligent, discret, rusé comme une pie. Il faisait office de secrétaire, s’occupait de la correspondance, de la comptabilité de son oncle. Silencieux, modeste, prudent, les deux pieds sur terre, tout à sa tâche. Essentiel en cette période troublée où les carrières dépendaient d’un mot, d’un geste.

Mais le soir, incognito, il quittait la belle demeure de son oncle de Villeneuve et gagnait Avignon et ses ruelles étroites pour y mener une joyeuse vie. Les passeurs du Rhône et leurs barques remplissaient leurs bourses grâce à leur discrétion. Vous me direz « et le pont d’Avignon ? ». A cette époque c’était avant tout un poste frontière entre le Royaume de France et l’Etat pontifical, avec un péage, donc peu pratique pour des voyages furtifs !!

Dans la cité papale, les auberges étaient là, en nombre, louches et obscures à suffisance pour danser, trinquer, jouer aux dés ou aux cartes en toute discrétion. Le vin coulait autant sinon plus que le Rhône !! On chantait, on riait, on s’amusait….

Un soir Bazille joua, but plus que de coutume avec des muletiers de Montpellier venus vendre des draperies. La bourse vide, il décida de rentrer au logis. Mais les rues et leurs pavés lui causaient bien du tracas. Il allait d’un mur à l’autre, la tête embrumée  par les vapeurs du vin, le pied mal assuré. Les rues succédaient aux ruelles. Les rats fuyaient devant lui. Il s’était perdu.

Finalement il s’engagea dans une venelle obscure. Devant lui s’échappait d’une petite fenêtre, une douce complainte orientale chantée par une voix de femme mélodieuse, envoutante. Cette voix si belle et si harmonieuse le dégrisa à moitié. Une sorcière malicieuse, un enchanteur facétieux, qui était la cause de cet envoûtement ?

-         « Si cette chanteuse est aussi belle que sa voix est mélodieuse, assurément c’est celle de la plus belle femme du monde. Une jeune fille de grande qualité, une nièce de cardinal, une fille de roi, une future sainte….

Il faut que je la rencontre sur-le-champ ! »

Il se mit à tambouriner la porte. La voix se tut et derrière le judas grillagé apparut un œil.

-         « qu’est-ce que vous voulez ? c’est pas une heure pour frapper chez les gens !! » houspilla une voix néanmoins féminine.

Bazille se dit que c’était probablement la servante.

-         « Je souhaite seulement voir de mes yeux la douce colombe qui émerveillait de sa voix si pure les étoiles et mes oreilles ! S’agit-il d’une princesse ou d’un ange venu tout droit des cieux ? »

-         « Passez votre chemin ou bien c’est la chanson de notre chien que vous allez entendre sur vos talons » gronda la voix rocailleuse

-         « Je souhaiterais seulement l’apercevoir à sa fenêtre. Vous ignorez sans doute qui je suis….je suis le … »

-         « revenez dans sept jours et vous pourrez voir son petit doigt à travers ce grillage »

La semaine pour Bazille fut pleine d’émotions, de rêves, d’espoirs. Il contait à ses amis l’attrait des appâts inégalables de sa belle qu’il n’avait pourtant pas vue, sa grâce, sa sagesse, la clarté de son regard, sa chevelure, la finesse de son teint, de sa taille….. Il était sous le charme d’une ritournelle…

Mais dans la maison au judas, on ne chantait plus. En fait de princesse, trois vieilles femmes, fort avancées dans l’âge y vivaient.  La plus jeune, celle qui chantait, ployait sous le poids des ans.

-         « le chant lui a chamboulé la tête, mais ce bel oisillon est de bonne famille et si nous nous débrouillons bien, nous pourrons le plumer facilement. »

L’urgent était de rendre présentable le petit doigt de la benjamine, fripé par les années, ratatiné, flasque. Pendant sept jours et sept nuits il eut droit à des bains de lait de chèvre renouvelés toutes les trois heures. Il devint velouté et doux comme celui d’une jeune fille de quinze ans. Lorsque Bazille le jour dit revient, il trouve un petit doigt de princesse au travers du grillage du judas. Il le couvrit de baisers, de larmes et déclara sa flamme : «  Noble demoiselle je veux vous épouser, demains au plus tard si vous n’êtes pas disposée à le faire dans une heure ! »

-         « pas avant une semaine ! grogna l’aînée des trois vieilles. Une coutume ancestrale veut que les fiancées de notre famille portent pour leur mariage sept voiles étroitement ajustés qui vous ne pourrez ôter qu’une fois le mariage célébré ! »

Bazille accepta sans sourciller, ni y voir malice. Trop bouillonnant d’amour pour sa belle.

Enfin le jour de la noce arrive. La fiancée harnachée sous ses voiles l’attendait, plus raide qu’un prélat au moment de la messe. Elle avançait à petits pas, ses deux sœurs aînées souriantes, qu’elle présenta comme ses grand-tantes, sa seule famille. La noce eut lieu chez le cardinal à Villeneuve. Des invités en grand nombre avaient été conviés. Toute la société qui comptait ne pouvait manquer cette fête, ne serait-ce que pour s’y faire voir. Ripailles, jongleurs, saltimbanques, fontaines de vins de toutes sortes…. Hautbois et fifres rythmaient les danses.

Puis vint le moment pour les mariés de se retirer dans leur chambre. Les deux sœurs les attendaient à la porte :

-         « dans notre famille, la nuit de noce doit se dérouler dans le noir absolu ! Nous allons apprêter notre nièce pour ce moment crucial ; juste un moment, attendez noble Bazille dans le couloir.... »

En déshabillant leur benjamine, elles durent se rendre à l’évidence : son corps n’était que bourrelets flasques et pendants. C’était un désastre, même dans le noir « le petit couillonet » allait s’apercevoir de quelque chose. Alors elles tirèrent avec force la peau de la benjamine, au niveau des bras, du ventre, de la poitrine, des cuisses… pour former un bourrelet dans le dos, amas de chair et de graisse qu’elles ficelèrent. La pauvre mariée ne pouvait plus fermer les yeux ni la bouche. Puis elles la couchèrent dans le grand lit, éteignirent les torches et ouvrirent la porte. Bazille fougueux comme on l’est à vingt ans, attira sa femme vers lui, mais le nœud lâcha et ses doigts, ses mains, ses bras se retrouvèrent couverts des bourrelets de la pauvre vieille !! Il avait dissimulé un bout de chandelle dans sa poche et en l’allumant il découvrit l’amère vérité : une femme toute fripée, ridée, délabrée, décrépie….

Son sang ne fit qu’un tour. Il attrapa sa femme par le cou et par la fenêtre la précipita dans le vide.

Au pied du bâtiment, une tonnelle de raisins amortit la chute ; notre nouvelle mariée resta accrochée à une branche, tremblante de peur et de froid.

Passaient par là trois fées qui revenaient d’une baignade nocturne dans une fontaine d’un couvent. Des fées authentiques, pleines d’enchantements et de malice, toutes guillerettes. En voyant la vieille femme suspendue à moitié nue, elles se mirent à rire, à gorge déployée. La pauvre femme commença à leur expliquer ce qui lui était arrivé, mais les fées, ça sait tout en un clin d’œil.

Elles lui dirent en chœur : « grand-mère tu nous as bien fait rire, ce qui n’est pas fréquent dans notre vie de fée, en particulier dans cette ville ! Nous allons exaucer, chacune d’entre nous, un vœu pour toi ; nous t’écoutons, qu’est-ce qui te tente ? »

Vu les circonstances, sans hésiter, la vieille mariée leur dit : « je veux retourner là haut dans le lit de mon galapiat de mari mais en ayant vingt ans et être la plus belle femme du monde ! ».

En un soupir ses vœux furent exaucés et elle se retrouva dans la chambre nuptiale.

Bazille dormait brisé par les émotions et les libations. Mais en se réveillant, étonné, ne sachant plus très bien ce qui c’était passé,  il ne put que contempler à ses côtés « la plus belle femme du monde ». Son épouse lui murmura qu’il s’était endormi et avait fait un cauchemar.

Penaud,  Bazille crut comprendre qu’il n’avait pas rempli ses devoirs de mari et il fit en sorte de se faire pardonner.

Mais le conte n’est pas terminé. Un peu avant midi le lendemain, Bazille et sa femme toute belle sortirent de leur chambre, radieux, comblés. La beauté de la benjamine laissa sans voix les deux autres sœurs. Sitôt après le repas, elles se débrouillèrent pour interroger la « jeunette ». « Comment as-tu fait, glapit l’aînée ; c’est de la sorcellerie ! Le cardinal connait tous les inquisiteurs de la papauté. Dis-nous la vérité ou on te dénonce à lui ! Le bûcher t’attend !! »

C’était difficile de raconter les fées et leurs éclats de rire… c’était un secret que la jeune épousée n’avait pas envie de partager.

-         « voilà comment j’ai fait. Ce fut douloureux mais voyez le résultat ! A peine couché mon époux s’est endormi. J’ai couru chez le menuisier de notre rue et lui ai demandé de me faire raboter contre trois pièces d’or. C’est très désagréable, mais c’est efficace !!

-         « pour sûr, raboti, rabota, nous ferons comme toi, et à nous la jeunesse !!

Elles se précipitèrent les poches pleines de belles pièces du comté de Melgueil,  chez le tailleur de copeaux. « Menuisier, ne  discute pas, rabote-nous sans hésiter pour que nous soyons belles. Rabote-nous sans rechigner pour que nous redevenions des boutons printaniers !! »

Le menuisier s’étonna un peu, mais le client est roi et les pièces d’or brillaient dans les mains des vieilles femmes. Il installa les deux sœurs sur l’établi côte à côte et prit son gros outil à la lame tranchante. Au troisième coup de rabot, les deux sœurs ne hurlaient plus. Persuadé qu’elles étaient satisfaites, il continua sa besogne. Et plus jamais leur sœur n’entendit parler d’elles.

Comme aurait dit Ronsard, « Cueillez, cueillez votre jeunesse : comme cette fleur la vieillesse fera ternir votre beauté »…(Ode à CassandreXVII)

 Autre maxime : "le temps qui passe nous impose ses déguisements"!!

Merci à Rosette, Esther, Jean-Claude pour ce joli conte à raconter au coin de la cheminée.

 

 

 

mercredi 15 juin 2022

La Voyante, le Bagnard et l'espion

 

La voyante, le bagnard et l’espion

Une guerre montre toujours les travers les plus sombres de l’homme mais aussi parfois nous le retrouvons dans des situations des plus cocasses.

Alexis Lecaye dans son roman « La Voyante, le Bagnard et l’Espion » (édit Fayard) nous relate une histoire bien saugrenue. Des faits peut-être vrais ou qui s’appuient sur une partie de vérité ?. Mais dans le monde de l’espionnage, qui croire ?

Les personnages : la Guerre de 1914-, Clémenceau le jusqu’auboutiste, Joseph Caillaux le pacifiste, la Politique et son vilain penchant la Haine…., un espion et une voyante.

Mme Caillaux vient d’assassiner le directeur du journal le Figaro à la suite d’une violente campagne et une terrible vague de haine contre son époux.

A partir de là nous allons naviguer entre fiction et réalité.

Réalité : Cette hargne de Clémenceau contre Caillaux ne faiblit pas. Le capitaine-instructeur Bouchardon nous confiera dans ses Mémoires qu’en 1918, l’affaire Caillaux sera la préoccupation essentielle de Clémenceau et l’indépendance de la justice ne sera pas toujours son souci !! Le Tigre vient de prendre la tête du gouvernement. En cette période de 1917-18 il faut ranimer la combativité des Français. La psychose de la trahison hante tous les esprits ; cette guerre traine en longueur, n’a rien de triomphale, donc on cherche des coupables si possible politiques pour mieux marquer les esprits…

Caillaux, coupable idéal, avait confié à un journaliste en octobre 1914 :

  "Ceux qui sont là dedans ne savent rien, ne comprennent rien. Ils ne savent pas à quel ennemi nous avons affaire, ils ne comprennent pas que nous sommes lancés - par qui ? - dans une guerre effroyable... Comment finira-t-elle ? Moi, je voulais éviter cela »…

Caillaux partisan d’une paix de compromis, a des contacts imprudents avec des diplomates allemands. Il est arrêté pour « intelligences avec l’ennemi » le 14 janvier 1918 et est condamné en février 1920 à trois ans d’emprisonnement et privations de ses droits politiques. On ne lui reproche plus alors qu’une « aide involontaire » à l’ennemi par ses paroles, ses relations et son opposition politique. Sa condamnation indigne toute une partie de la classe politique ainsi que la Ligue des Droits de l’Homme.

Pour des poursuites judiciaires qui tiennent la route, on a manqué de preuves, on sent bien que cette condamnation risque de reposer sur pas grand-chose. Ces preuves il faut aller les chercher dans les dossiers allemands.

Fiction (roman d’Alexis Lecaye) ? Pourquoi pas dans les coffres de l’ambassade d’Allemagne à Berne, bien connue pour être un nid, une plaque tournante de l’espionnage….

Ni une ni deux, Clémenceau ordonne au capitaine Renaud des Services Secrets français d’embaucher un professionnel de l’ouverture des coffres. Evidemment pas le serrurier du coin de la rue. Un discret.

C’est ainsi qu’entre dans l’histoire Baptistin Travail, « l’As de la Cambriole », relégué à vie au bagne de Cayenne et interné dans l’Ile du Diable. C’est un expert en fric-frac, avec une oreille extrêmement fine et une prodigieuse habilité. On le teste en lui demandant d’ouvrir tous les coffres forts d’une grande banque de Cayenne. Dans un premier temps, Baptistin qui comprend bien ses intérêts, exige un temps de préparation : remise à niveau de son ouïe pendant huit jours durant, par des concerts, la femme du directeur de la banque au piano jouant Chopin. Il semble aussi que la domesticité féminine de la maison du banquier qui l’héberge l’aide dans sa préparation. Il y gagne le surnom de « sabre au clair ». (Nous allons jeter un voile pudique sur cette partie de la préparation). Il est loin des cailloux à casser et de son cachot de bagnard.

La préparation a fait son effet et Baptistin ouvre chambre-forte et coffres de la banque en un tour de main.

Il s’agit maintenant d’amener notre bagnard à Berne grâce à un scénario à toute épreuve.

On le ramène en Europe en brouillant les pistes. Faux papiers vénézuéliens en poche, il embarque sur un paquebot neutre, argentin. Il s’engage dans la troupe de danseurs de tango en tournée européenne. Il apprend rapidement quelques rudiments de cette danse. Mais il ne parle pas espagnol. Renaud l’espion qui le chaperonne décide de le faire passer pour muet. Arrivé à Barcelone dans une Espagne neutre, il est pris en charge par une « agence de placement » en fait une officine de couverture des Services Secrets français.

Entre dans le jeu, l’appât, une voyante, une aventurière espagnole Raya, tombée dans les griffes des services français pour avoir tenté de faire passer de l’opium à la frontière. Un oubli du délit et une coquette somme d’argent arrondissent le chantage. Elle simule un accident de voiture qui l’oblige à se déplacer dans un fauteuil roulant et à engager un ambulancier et un chauffeur. La presse espagnole raconte l’accident. Bien entendu, l’agence de placement lui procure ces deux serviteurs, le bagnard et le capitaine-espion.

Pourquoi une voyante ?, La femme de l’ambassadeur d’Allemagne en Suisse a un fils aviateur disparu sur le front français. Elle consulte toutes sortes de charlatans pour savoir ce qu’est devenu son enfant. Raya est connue en Espagne mais pas en Suisse. Alors il faut lui construire de toute urgence une réputation.

Le trio part pour Paris. On monte deux ou trois affaires où de faux voleurs, en fait des espions, volent à des personnalités des bijoux dont Raya retrouve la trace par simple voyance. La presse est mise à contribution.

A l’occasion et grâce à une impunité sans faille,  Baptistin renoue avec d’anciennes connaissances et en profite pour régler quelques comptes.

Pour passionner les foules, le summum sera l’affaire Rosengart. Celui-ci, un grand industriel a une épouse cliente de Raya, mais surtout une maitresse. Les services secrets français ont évidemment un dossier sur la liaison. La voyante va donner petit à petit à l’épouse les détails de la liaison de son mari. Poussée à bout, la femme tire un chargeur de révolver sur la maitresse. La presse en fait ses choux-gras !!

Des personnalités telles Barrès, Proust deviennent client de Mme Raya et s’en vantent sur la demande du gouvernement. Il faut à tout prix que la réputation de la voyante dépasse les frontières !

Le trio part pour Genève pour consulter un chirurgien célèbre, spécialiste des os : la jambe de Mme Raya aurait du mal à se «ressouder ».

Peu de temps après, une grande dame, voilette sur le visage, vient consulter Raya. C’est la femme de l’ambassadeur d’Allemagne. Le poisson est ferré…

Pour entrer en contact psychique avec le fils aviateur, Raya doit voir les lieux où il a vécu, c’est-à-dire l’ambassade de Berne.

Durant deux mois, le trio se rend quotidiennement à l’ambassade, endormant ainsi la sécurité allemande.

Baptistin est heureux : liberté, confort, belle vie, faveurs des femmes qui trouvent en lui un danseur muet plein de qualités… Mais Raya s’est pris de pitié et d’amitié pour l’ambassadrice. Et les services secrets allemands montrent des signes inquiétants d’intérêt….

La fête nationale suisse le 1er août offre enfin une occasion rêvée. Les bureaux des ambassades sont vides, les officiels, diplomates, hommes d’affaires, marchands d’armes banquettent, dansent, oubliant les soldats et cette guerre qui n’en finit pas. Les services secrets français ont fourni à Baptistin des outils spécialement conçus par le meilleur ingénieur-serrurier de l’époque, formé par l’Ecole des Arts et Métiers et la maison Fichier. Il s’agit de photographier les documents et non de casser. Le coffre s’ouvre facilement … Mais dedans pas de documents pouvant incriminer Caillaux. En revanche, le code de la marine allemande s’y trouve. Un document de la plus haute importance : le gouvernement français pourra anticiper les déplacements des sous-marins allemands, mettre fin au blocus des côtes.

De retour en France, Baptistin sera félicité et gracié par Clemenceau. Mais s’il est réhabilité dans ses droits civils, il est envoyé soldat de première ligne !

Baptistin demande une permission de deux ou trois jours pour raisons personnelles et familiales, permission accordée. Il est encore sous la surveillance du capitaine-espion dont la sœur a une liaison avec l’ex-bagnard.

Trois jours plus tard, on retrouve dans les coffres du célèbre joaillier Melerio rue de la Paix les outils si pratiques confiés à Baptistin par les services secrets français. Un petit mot : « un coup pour vous, un coup pour moi, nous sommes quittes ». On ne le reverra jamais.

Raya, peut-être, l’attendait de l’autre côté de la frontière ,,,

Cette histoire est trop belle pour ne pas être vraie, au moins en partie. En temps de guerre, l’espionnage est une occupation plus que naturelle. D’autres auteurs ont écrit sur Baptistin Travail, l’as de la cambriole. A-t-il vraiment existé ? Sous ce nom ? Et la haine entre politiciens prend parfois des tournures incroyables.

D’après les archives judiciaires il y a bien eu  un coffre à ouvrir, mais à Florence en Italie, coffre que Caillaux avait loué en décembre 1915. On va y trouver une étude sur les responsabilités de la guerre, des notes sur ses refus, sur une éventuelle réforme de la constitution, des lettres personnelles, en particulier une correspondance avec un agent double qui essaie de le persuader en vain de négocier avec l’Allemagne, quelques bijoux, quelques titres que la presse qualifie d’argent de la trahison…. Le Président de la République aimerait bien envoyer son « ami d’autrefois » dans le fossé de Vincennes où l’on fusille les traitres, mais le capitaine-instructeur Bouchardon a beau faire du zèle, interroger espions, traitres, presse allemande… il n’avance pas. Chaque piste se perd. On aboutit à un procès avec une sentence mi-figue mi-raisin. Trois ans, c’est la libération immédiate.

Caillaux reviendra au pouvoir. En janvier 1925 il est amnistié et devient trois mois plus tard ministre de Finances. En 1937-38, il participe au renversement du gouvernement de Léon Blum, se séparant ainsi de la gauche qui avait été son soutien dans la tourmente et dont il avait été l’un des symboles. En 1940 il vote les pleins pouvoirs à Pétain, puis s’enferme avec son épouse dans leur maison de Mamers. Il refusera de voir le moindre Allemand, de se rendre à Vichy, silencieux à jamais. Il décède en 1944.

 

Sources et pour en savoir plus : Alexis Lecaye Le Bagnard, la voyante et l'espion, Fayard, 1984 ; réédition, Le Livre de poche no 5936, 1984---  F. Dumas-Vorzet (Auteur), Faralicq (Auteur)Baptistin Travail, l'as de la cambriole. Préface de M. Faralicq [Texte imprimé] / F. Dumas-Vorzet Paris, impr. E. Ramlot et Cie ; libr. Bernardin-Bechet, 1931. (19 août.) In-8, 24 p. 8 fr. [9667]Collection Les Grands Criminels  Identifiant de la notice  : ark:/12148/cb32056431h—Historia avril 1983 n°437

 


samedi 4 juin 2022

Religions en Uzège

 

(barque des Saintes-Marie office du tourisme-église des Saintes-Marie)

Religions en Uzège et Gard…

Il y a quelques années le père Léonide du Patriarcat de Kiev (Ukraine) écrivait un texte sur les religions chrétiennes en Uzège dans la Nouvelle Cigale Uzégeoise de juin 2011.

L’œcuménisme en Uzège n’est pas un vain mot : catholiques, protestants, orthodoxes se côtoient, en un consensus culturel, social, cultuel. Oubliées les guerres de religion qui ont dévasté nos sociétés ? Ou bien tellement présentes dans la mémoire collective qu’il nous faut tout faire pour ne pas recommencer ?

Le monde romain influença les peuples de la Gaule. Très présents chez nous, les commerçants grecs, phéniciens apporteront aussi leurs cultures… Les religions les plus diverses vinrent s’agréger petit à petit au tronc commun celte, puis gaulois, avec des cultes variés…. Apollon, Diane, Cernunos,  Belen, Sequana. Des lieux de cultes aux dieux phéniciens El, Baal, Adonis.. Des hommes seront même divinisés par les Romains comme les deux fils  de l’empereur Auguste au 1er siècle de notre ère, par le fameux temple de la Maison Carrée de Nîmes.

Vers l’an 34-37 (ou vers 45 selon les légendes) après la mort du Christ  arrivèrent sur nos côtes méditerranéennes certains de ses disciples : Marie-Madeleine, les deux Marie (Salomé et Jacobé), Marthe ( ?), Lazare, Maximin, Saturnin, Trophime, Nicodème et Joseph d’Arimathie pour les plus connus. La légende nous dit entre Marseille et les calanques. Légende ? Il est assez probable que des disciples de Jésus quittèrent la Palestine pour des cieux moins dangereux. Combien ? Nous ne le saurons sans doute jamais, la gestion des migrants n’était pas encore dans les tuyaux ! Mais les légendes naissent toujours de faits réels, rapportés, re-rapportés, racontés, déformés par le temps et les conteurs, les rumeurs…. Il faut se rappeler que les premiers chrétiens étaient persécutés par les romains mais aussi par des juifs « intégristes ».

Lazare, Joseph et Nicodème se dirigèrent vers Lyon (Lugdunum) ; Lazare s’y installa, les deux autres se dirigèrent vers la Bretagne, et le Somersert actuel.

Les femmes s’installèrent un temps aux Baux. Puis Marie-Madeleine se fit ermite à la Sainte Baume. Les deux Marie arrivent dans le petit village des Saintes-Marie de la Mer avec leur servante Sara. Tous évangélisent portant la parole. Le temps des martyrs était là. En 177 Potin le premier évêque de Lyon, puis Irénée en 202-203 le porteur de paix en grec, évêque de Lyon meurent persécutés. Entre parenthèses ce n’est pas comme on l’entend parfois, Marie-Madeleine qui s’attaque à la tarasque de Tarascon mais bien Marthe de Bethanie venue de Judée.


(Marthe domptant la Tarasque, peinture du xviiie siècle Musée des Arts et traditions populaires.-19-5-2011 auteur JPS68 phtoshop scan book)

A partir de là des petites communautés chrétiennes se forment, s’organisent, souvent persécutées. En Arles un premier concile de Gaule en 314. L’Edit de Milan est promulgué en 313 par l’empereur Constantin : chacun a la liberté de culte, l’empereur n’est plus divin. En fait le texte est de Lucinius en date de 311. La christianisation est très inégale selon les régions. En 312 Rome comprend environ 10% de chrétiens, en Egypte autour de 20%, en Gaule, Espagne, Italie, les chrétiens ne représentent qu’une minorité. Mais si l’empereur Constantin n’était pas un converti enthousiaste, c’est l’élite intellectuelle, administrative qui va en se convertissant en premier, entrainant l’adhésion de la population, clientèle, domestiques, esclaves…

En 393 l’évêché de Nîmes comprenait tout le pays des Volces Arécomiques : le Gard plus une grande partie du département de l’Hérault. En 419 on en détache le diocèse d’Uzès. En 419 l’évêque d’Uzès est Constanatius (Constance) d’une vieille famille gallo-romaine. Il participe au concile d’Orange de 441.

Vers le IVème siècle, de nombreux ermites s’installent en Uzège. Ils viennent pour la plupart d’Orient, de Grèce, de Syrie, de Chaldée. Rites, langue religieuse ne dépendaient pas de la centralisation romaine, échappaient à la tutelle latine.

Les grottes au-dessus du Gardon vers Collias seront des lieux de cultes bien avant le christianisme. Tour à tour, celte, grec, romain, phénicien…et même peut-être égyptien par une importation grecque ou phénicienne. Nous avons des filles prénommées Isis encore au 15ème siècle bien que catholiques.

(grotte de St Vérédème Collias-Gard)

Un ex-voto du 1er siècle en latin en témoigne : « Lucinia Acceptilla fille de Publius a élevé à ses frais en ex-voto cette chapelle à Aramon ». Ce site de Collias sera utilisé par des ermites jusqu’à la fin du 18ème siècle. Saint Vérédème s’y installe vers l’an 700.  Auparavant il s’établit dans des grottes le long de la Durance, puis à Sanilhac sur la vallée du pont du Gard, rive gauche du Gardon. Il fait des miracles, guérit les malades et les boiteux. Il était grec, disciple de St Gilles, grec aussi. Tous les deux ils installèrent une chapelle dans un creux de rocher. Saint Vérédème fut évêque d’Avignon choisi par Saint Agricol précédent évêque. Ses occupations d’évêque ne l’empêcheront pas de faire une trêve pour vivre ses austérités d’anachorète en restant un temps dans sa grotte de Sanihac. Il est le saint des bergers de la plaine de la Crau et est invoqué contre la grêle et la sécheresse.

(StVeredeme.pdf (nemausensis.com)

L’ermitage de Saint-Roman remonte lui au Vème siècle. Proche de Tarascon et Beaucaire, il s’agit d’une abbaye troglodytique, conçue à la façon athonite, avec un style de vie monastique oriental qui s’inscrit dans la lignée des Pères du Désert. Les cavités naturelles seront aménagées et agrandies peu à peu.

Deux siècles plus tard, l’Abbaye adopte la règle de Saint Bernard et devient bénédictine. Une chapelle, des cellules monastiques et une nécropole le tout creusé dans le rocher. Au XIème siècle la communauté passe sous la tutelle de l’abbaye de Psalmody près d’Aigues-Mortes, sous l’autorité des acémètes : religieux qui prient de façon continue, caractéristique des pères du désert, ce que l’on appelle le martyre blanc. Les pèlerins viennent se recueillir sur les reliques attribuées à Saint Roman et Saint Trophime. Au XIVème siècle elle se fortifie par un fossé et des murs élevés ; elle devient alors un collège pour adolescents sous la houlette du pape d’Avignon Urbain V. L’abbaye sera vendue à un particulier vers la fin du 16ème siècle.

Le site intéresse les historiens et archéologues et à partir des années 1960 il est fouillé. La ville de Beaucaire en devient propriétaire en 1988 et en 1991 elle est classée Monument Historique.

(tombes)

(photos office du tourisme Beaucaire-abbaye SaintRoman)

L’Uzège résonnera religieusement aux accents de l’Eglise Orientale pendant toute la période du 1er au VIIIème siècle. La langue religieuse ne sera le latin que plus tard, pour des raisons « sociales », le latin étant alors parlé par la majorité.

Encore maintenant, l’Eglise Orthodoxe est présente dans notre région. Le monastère de Solan en est un exemple, havre de paix, de culture et d’agriculture bio. La chapelle Saint-Vérédème de Saint Maximin au rite dit occidental, la chapelle en bois de rite slave de St Laurent la Vernède-Flaux pour les émigrés russes, ukrainiens, roumains et pour les Français…..

En espérant d’autres rapprochements qui prendraient en compte d’autres religions présentes : le Monde a besoin de tous !!

Sources : La Nouvelle Cigale Uzégeoise juin 2011 « L’orthodoxie en Uzèège Passé et actualité Père Léonide Achard Patriarcat de Kiev—wikipedia.org--/www.tourismegard.com/sanilhac-sagries/la-baume-et-saint-veredeme-site-classe/tabid/2856/offreid/71341f1c-d798-4b2b-b7bd-8b7de1c84f35---Saint Vérédème (eoc-coc.org)--- StVeredeme.pdf (nemausensis.com)--

 

 

 

 

 

 

 



mardi 24 mai 2022

Apothicaire au 15ème siècle

 

La boutique d'un apothicaire au XIVe siècle, miniature extraite du Tacuinum sanitatis

Les apothicaires du XVe siècle

L’Histoire est un train en marche vers l’avenir ; il ne sert à rien d’essayer de faire machine-arrière. L’étude du passé est avant tout là pour nous aider à construire le présent et le futur, en profitant de l’expérience des anciens. 

L’évolution des statuts des personnes est un des signes de ce processus, ce mouvement, ce glissement de la société vers le futur. Décider qu’un pays, un peuple appartiennent à tel autre au nom d’une période de son histoire est illusoire. Un exemple actuel, les Balkans avant de faire partie de l’empire russe ont été austro-hongrois, turcs, celtes, goths, tatars, mongoles, romains, et autres….. La Savoie, le Bugey, n’ont pas toujours été français ; et nous nous sommes battus pendant trois règnes pour Milan. Les Flandres ont été d'une certaine façon espagnoles sous le règne de Charles Quint.... Ne prendre en compte que la période historique qui nous arrange est fourberie !!

Un exemple de cette évolution des strates de la société au 15ème siècle : les apothicaires.

La Guerre de Cent Ans est terminée en cette période de 1440-1451. Les Français doivent se reconstruire. L’ancienne noblesse féodale est sur le déclin. La bourgeoisie en particulier marchande se relève et ambitionne une autre vie, d’autres structures économiques et politiques. Les rapports sociaux découlant de la stricte féodalité ne sont plus adaptés aux envies des uns et des autres. La royauté cherche à s’appuyer sur une classe sociale montante. Il faut relancer l’économie du pays. Epices, sucre d’Ethiopie ou de Babylone, réglisse, dattes… La Damoiselle de Beauté, Agnès Sorel, lance des modes vestimentaires….

La ville de Montpellier au 15ème siècle commerce avec le Levant, Rhodes, Alexandrie, mais aussi l’Afrique comme l’Ethiopie. Jacques Cœur fait de cette ville un centre d’affaire incontournable grâce au port d’Aigues-Mortes. La ville de Lodève va profiter de ce dynamisme et nous allons y voir des fortunes se faire chez les « apothecarius » et parfois les conduire jusqu’à l’anoblissement.

Les mots « apothecarius » ou apothicaire, speciatores ou épiciers, mercatores ou marchands s’appliquaient à tous les vendeurs d’épices. On trouvait chez eux un peu de tout : épices, mais aussi papier, arsenic, cire, sucre miel, encre, perles, broderies venues d’ailleurs, des onguents pour les médecins et chirurgiens… On faisait appel à leurs connaissances en substances aromatiques et drogues pour apprêter les corps des notables décédés pour que les veillées mortuaires et leurs enterrements ne soient pas incommodés par les mauvaises odeurs. Plus tard la vente de poudre de tabac leur sera réservée. Mais par-dessus tout, l'apothicaire fournissait l'encens ainsi que les torches de cire, les flambeaux et les cierges nécessaires à la liturgie et à l'éclairage de la cathédrale lors des grands événements monarchiques et religieux (fêtes, naissances royales, réceptions princières etc...). Ce qui créait une proximité très forte avec le clergé.

.Un apothecarius François d'Aygueblanche, (Aguablanca) établi à Lodève depuis 1427, possédait trois boutiques, une à la rue du Saint-Esprit (actuelle rue des Jacobins), et les deux autres à la place des Tables, non loin de l'église Saint-Pierre (aujourd'hui Halle Dardé). On y trouvait tous les produits en provenance de Montpellier : le sucre cafétin, mais aussi celui de Babylone; des épices confites (dragées de réglisse et de coriandre, dattes); des épices de cuisine (anis, fenouil, cannelle, gingembre, poivre, girofle, safran etc...); du coton filé pour faire les chandelles; des éponges; de la toile cirée pour les fenêtres (les vitraux étaient rares); de l'encre; du santal rouge pour la confection des sirops; de l'eau de rose de Damas; des figues de Nîmes très réputées; des grenades, de l'aloès, de la cardamone du cubèbes (plante de la famille du poivrier et dont on tirait une huile contre la bronchite), etc....

François d’Aygueblanche avait toute la confiance de l’évêque Michel Leboeuf pour fournir une grande partie de sa maison. Ce religieux  (1384-1429) venait d’Ile-de-France, ancien chanoine de Langres, Nevers, Rodez, archidiacre de Tournai, secrétaire des ducs d’Orléans et de Berry, membre de la cour du roi Charles VI. Il relance en 1413 le chantier de la cathédrale de Lodève. Un homme qui compte dans la société. En 1427 il marie sa nièce Hélips fille de son frère Pierre licencié en médecine, avec François d’Aygueblanche. Le contrat de mariage unit commercialement le médecin et l’apothicaire dont les activités sont complémentaires.

En 1444 notre pharmacien est très riche : il possède au moins six immeubles, deux jardins, un verger, deux olivettes, six vignes, trois bois, un pré et un moulin drapier. Il va acquérir aussi de nombreux droits et usages seigneuriaux à Lodève et à Saint-Etienne-de-Gourgas (Aubaygues). Il sera aussi plusieurs années de suite membre du consulat de la ville.

La même année il marie sa fille Bérengère avec un autre apothicaire Guiraud de la Treilhe, neveu de l’évêque Pierre de la Treilhe successeur de Michel Leboeuf. De ce mariage naitra une société de commerce prospère qui perdurera jusqu’à la mort de François d’Aygueblanche vers 1475-1480. Mais en 1463 il est anobli sous le patronage du nouvel évêque Jean de Corguillerait (1462-1489). Un blason sculpté (remploi) dans le mur du cloître de la cathédrale de Lodève pourrait être celui des Aygueblanche, suprême honneur ….

Le gendre Guiraud de la Treilhe est fils d’un marchand de Brive-la-Gaillarde diocèse de Tulle. Il suit  son oncle à Lodève lors de sa nomination. Il est déjà apothicaire en 1444 lors de son mariage. Son épouse s’enrichit, achat de lods, de moulins… Elle hérite de son père. Guiraud achète en septembre 1463 la co-seigneurie de Fozières à Astolphe de Rocozels. Il est plusieurs fois membre du conseil de ville et même premier consul en 1471 et 1493. Lui aussi est anobli. Il décède en pleine ascension sociale de la grippe lors de l’épidémie de 1505. Avec Bérengère il a deux fils. Il aura des descendants prestigieux, comme le cardinal de Fleury précepteur de Louis XV et ministre.

On voit ici à quel point la famille contribue à l’ascension sociale, à l’affirmation sociale, par les mariages, alliances et voisinage avec le clergé de haut rang. Nombreuses familles de commerçants se hisseront jusqu’à la noblesse en cette période où cette dernière est en grande faiblesse. Ces commerçants très vite investissent dans des domaines et châteaux et incarneront une nouvelle classe noble plus tournée vers le profit et moins tournée vers la chevalerie. Drapiers, bouchers, médecins, pharmaciens, marchands de mules et chevaux…et bien d’autres sauteront le pas. Notre seigneur Mathieu de Bargeton et ses alliés seront de ceux-là.

Leurs filles pouvaient même devenir reines : ce sera le cas de Catherine de Médicis, descendante de médecins-apothicaires, négociants de grande envergure puis banquiers.

En France, le mot « pharmacien » apparait après bien des vicissitudes, à la suite d’un décret de 1777 sous le roi Louis XVI avec l’exclusivité de la préparation des remèdes, réservée aux membres du Collège royal de pharmacie. La pharmacie est reconnue ainsi comme une branche de la médecine, nécessitant des études et un savoir. Il faudra la loi du 11 avril 1803 pour interdire aux épiciers-droguistes la vente de remèdes. La révolution industrielle du 19ème siècle va faire disparaitre peu à peu le nom d’apothicaire et ses préparations d’officine au profit de l’industrie chimique fabriquant des médicaments.

 

Sources et pour en savoir plus : fmoreau.recit.free.fr/index.php?ref=MFI3026 Francis Moreau 2015--- wikipedia.org—Chassin du Guerny  Inventaire du notariat de Lodève, 2E39/24 Gay, notaire et 2E39/47,et suite Coussergues, notaire, acte du 20.01.1458. -- Archives Départementales de l'Hérault 2E39/10 Pasturel, notaire,-- Olivier Lafont, Apothicaires & pharmaciens : L'histoire d'une conquête scientifique [archive], éd. John Libbey Eurotext, 2021-- Martin Ernest : Histoire de la ville de Lodève, Montpellier, 1900, tome II page 8. ADH 2E39/76, Fraxino, notaire, reconnaissance du 9.10.1470 à "probe homme Guiraud de la Treilhe coseigneur dudit lieu de Fozières". A cette date Guiraud n'est pas encore "noble".--

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

samedi 14 mai 2022

 


L’Univers de la garrigue et ses bienfaits

 (garance des teinturiers-wikipedia)

Teinture, bois, amadou, brosses en chiendent….. sans compter tout ce qui se mange. Tout est bon dans la garrigue !! Enfin presque…

Pour nos anciens, des siècles, des millénaires peut-être bien,  d’expérimentations, de patience, d’erreurs, de tâtonnements pour accumuler un savoir essentiel pour vivre et survivre.

Au 18ème siècle, parmi les 18 colorants les plus utilisés en teinturerie, la moitié vient de la garrigue : orcanette pour les violets, fustet pour le rouge, nerprun des teinturiers pour ses jaunes, …Et puis le kermès et la garance pour des rouges éclatants sources d’une économie florissante pendant un temps sur tout le pourtour méditerranéen.

Depuis que l’homme s’est doté de « chefs laïcs et religieux », il a été nécessaire de leur donner un éclat qui les différenciait des manants : la couleur rouge fera l’affaire associée aux broderies, fourrures et dorures. Symbole du pouvoir, de la puissance, de la richesse. Dans les livres saints de notre ère on parle du vermillon, rouge très pur, résistant, fabriqué à partir d’un petit insecte, le kermes vermilio, une cochenille, qui colonise nos chênes.  Sa larve femelle se nourrit du suc de l’arbuste et grossit pour former une boule, la « graine d’écarlate », collée à l’écorce. Cette boule est pleine d’œufs, jusqu’à 6000, et d’un pigment ou acide kermésique qui contient la coloration.

(kermès pixabay.com/fr/photos/chêne-kermès-cochenille-garrigue-1196285/

Déjà présente dans les peintures rupestres du Néolithique, aussi en Extrême-Orient, chez les Egyptiens sur leurs sarcophages, les Hittites, les Perses, Grecs, Romains sur la toge des sénateurs…. Les moines copistes s’en servent dans leurs enluminures. Les teinturiers et drapiers de Montpellier et de Narbonne s’enrichissent dès le 14ème siècle avec des tissus écarlates qui concurrencent le rouge de garance d’Avignon. Les autres cochenilles donnaient des tons plutôt rose allant vers le violet. Au 15ème siècle la récolte se faisait en secouant les arbres pour faire tomber les insectes, ce qui amenait une perte importante.

Ces petites boules vont donner naissance à un commerce très important. Elles vont même parfois servir de monnaie. Mais le kermès va être surexploité tout au long du Moyen Age. En 1349, une compagnie de Florence achète 108 kg de cochenille soit 6 et 8 millions d’insectes…

Dans les zones de production, une règlementation se met en place un peu partout au 18ème siècle en particulier en France et en Espagne.

La « culture » du kermès est source de taxes pour l’Etat, et protection de la ressource et des ramasseurs, souvent des femmes. Il faut plus d’un million d’insectes pour teindre un drap fin !. D’où un cout qui dépend de l’abondance de l’insecte. Des hivers trop humides ou trop froids, Des étés trop chauds et les prix s’envolent.

En général une publication par bans-et-ou cris d’un aboyeur ouvre la campagne de récolte du kermès. Des gardes veillent au respect des arbres et au braconnage. Les pirates sur les côtes méditerranéennes lançaient parfois des expéditions pour piller ces récoltes.

Interdit de se servir de serpettes, seules la main et l’ongle pour arracher le kermès de l’arbre sans percer la fine peau de la boule. Les cueilleurs se font parfois pousser les ongles pour récolter sans dommage les graines d’écarlate.  Celles-ci sont ensuite entreposées dans des paniers ou des pots en grès.

La découverte du Nouveau Monde va donner un coup à cet artisanat. Le Mexique et le Brésil élèvent des cochenilles très riches en colorant. Puis les colorants synthétiques à partir du 19ème siècle vont donner le coup de grâce à la culture du kermès.

Aujourd’hui la cochenille est encore utilisée dans les colorants alimentaires, le E120 ; mais il s’agit d’une cochenille mexicaine.


La garance est une plante tout aussi utilisée dans les civilisations anciennes. Des fragments de tissus de l’époque du roi Salomon ont montré son utilisation à des fins décoratives. Les Egyptiens l’utilisaient sur des bandelettes de momies ou d’autres objets. Nos soldats des guerres de 1870 et 1914 en ont fait les frais, leurs pantalons d’un beau rouge  étaient des cibles parfaites pour l’ennemi !!

On en trouve des traces dans l’ancien français vers 1165 : en latin médiéval « warance », ainsi que dans le capitulaire de Villis du 7èmesiècle « wrattia » du vieux-francique germanique. Une plante grimpante de un mètre environ, des feuilles vert foncé munies d’aiguillons crochus qui aident la plante à se hisser au-dessus de la végétation. Elle supporte la sécheresse. On se sert des rhizomes réduits en poudre pour avoir le colorant. La récolte ne se fait que tous les trois ans pour avoir une bonne qualité. Mais les animaux qui mangent la plante ont des urines, leur lait, leurs tissus, leurs os colorés…

Avant le 18ème siècle, les Occidentaux vont essayer de percer le secret de cette couleur que les Turc en particulier utilisaient pour leurs cotonnades, le rouge d’Andrinople. Espionnage, vol, commerce illicite.. Le commerce d’approvisionnement avec l’Orient est difficile, les prix flambent. La culture de la garance en France explose : dans le Vaucluse dans la moitié du 18ème siècle, la culture de la garance représente près de 50% de la production mondiale. Dans ce département, près de 15 000 hectares sont consacrés à cette culture. Les racines séchées au soleil, battues au fléau sont ensuite réduites en poudre au moulin.

La demande est énorme : il faut 45 kg de poudre pour teindre 100 kg de laine. Là aussi il faut une réglementation pour assainir le marché. Parfois de la brique pilée et des ocres remplacent la poudre si convoitée !! Colbert sous le roi Louis XIV s’y attèle : identification des produits par un plomb lié à la pièce de tissu avec le nom de l’artisan, le lieu de la teinture. Peu à peu la profession se perfectionne et met au point des signes de qualité. Le comté du Venaissin en 1870 produit 25 000 tonnes de garance !


 (uniforme 1914-1918- Fantassin français du 27e R.I. en 1914-18---es/2014/05/24/29936795.html--1ereguerremondia.canalblog.com/archiv)

 Mais la recherche de colorant de synthèse au 19ème siècle marque la fin de la culture de la garance. Kuhlmann en 1823, Robiquet, Colin en 1835 et l’alizarine, Graebe et Liberman en 1869 qui déposent le brevet en Angleterre de la fabrication industrielle de l’alizarine, principe colorant de la garance obtenu à partir de l’anthracène du goudron de houille !! C’est la fin de la culture de la garance en France sauf momentanément dans le sud-est au début de la guerre de 1914-18 pour la teinture d’uniformes.

 

 

Sources ou pour en savoir plus : http://www.branche-rouge.org/les-articles/tous-les-articles/artisanats/le-costume/teintures-historiques/cochenille-1--- https://www.persee.fr/doc/rural_0014-2182_1999_num_151_1_4114

la garrigue monde de l’écarlate  Dominique Cardon Etudes rurales 1999 -151-152p33-42 --- wikipédia.org-- —  Stanislas de CHAWLOWSKI/www.universalis.fr/encyclopedie/garance/

-- futura-sciences.com/planete/definitions/botanique-garance-12751/

-- Hubert Delobette Alice Dorques Trésors retrouvés de la Garrigue édit Papillon Rouge 2003 Isbn 2-9520261-0-6--